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02/09/2015 04h:15 CET | Actualisé 02/09/2016 06h:12 CET

Bledek: j'ai senti le vent du désert me souffler (07)

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04 Octobre 2014. Paris Orly. Salle d'embarquement.

La dernière fois que j'y étais allé, c'était il y a 27 ans. J'en ai gardé peu de souvenirs mais ces rares souvenirs ont une place particulière dans ma mémoire.

Nous étions venus en bateau depuis Marseille.

Ma mémoire mélange les souvenirs du trajet terrestre, telle scène, était-ce la France, était-ce l'Algérie? Mais le trajet en bateau...

En particulier ce moment où, assez petit pour y rentrer, je m'étais réfugié dans un hublot pour nous regarder glisser sur la Méditerranée tandis que le soleil se couchait. Quelques minutes du bonheur de l'enfance.

J'en ai vu d'autres depuis mais, ce coucher de soleil là est gravé dans ma mémoire pour toujours. Un agent de service avait interrompu la parenthèse enchantée et m'avait demandé de descendre.

Ou quand ma plus grande sœur a voulu nous prendre en photo sur le ponton du ferry. J'ai pleuré parce que j'avais peur de tomber à la mer en m'adossant à la rambarde.

Pourtant j'aimais regarder l'écume de la mer à l'arrière du bateau. Ces moments me reviennent alors que l'on survole la mer Méditerranée.

Mon frère et ses tours de magie. Il s'amusait de ma naïveté. C'est une suite de clichés qui s'enchaînent dans mon esprit. Des clichés que mes frères et sœurs, que ma mère connaissent par cœur... Les sourires sur les photos.

L'avion est en phase d'atterrissage et je détaille mes premiers paysages de l'Algérie.

Une montagne nous fait face. Des palmiers, une forêt au loin. Plutôt désertique et austère. Peu d'habitations aux alentours. Pas vraiment Orly ou Roissy.

Atterrissage.

Mon cœur bat vraiment très fort. Si on me fouille au corps, je vais passer pour suspect. Je sens mon sang battre dans mes lèvres, dans mes oreilles et dans mes yeux.

Je suis en Algérie. Seul. Je vais passer 10 jours, seul en Algérie.

Je réalise que je ne suis ni en Europe, ni en Inde. Je n'ai aucun repère ici.

Débarquement.

Mon visa indique une sortie du territoire le 14 alors que mon billet retour est pour le 15. J'ai peur que la douane ne me fasse des histoires. Deux hommes, deux femmes, ils rient, ne me posent pas particulièrement de questions. Tant mieux. Je ne m'étais pas encore préparé à parler Arabe.

Sorti de l'aéroport, je réalise.

Je suis en Algérie.

Pour la première fois depuis 27 ans. Revenu en tant qu'adulte. Un pays que je ne connais pas ou qu'à travers les fantasmes. Fantasmes, vécus ou souffrances passées, peu importe.

Je voudrais me défaire des prismes élaborés depuis mon enfance pour pouvoir réellement vivre cette expérience. Est-ce qu'elle serait plus réelle sans ces filtres? Je n'en sais rien en fait.

Il y a un an, je pensais tout juste entamer la procédure pour mon changement de prénom.

L'Algérie était juste ce fardeau que je me traînais depuis mon enfance.

Ce pays qu'on ne doit jamais qualifier négativement au risque de voir une meute de plusieurs millions d'individus se jeter sur vous et vous condamner sans procès.

L'Algérie ne faisait en rien partie de mon quotidien.

Les années passaient et j'y pensais rarement voire jamais. De temps en temps, en allant à Arnaud Bernard, et que j'entendais un blédard me chuchoter "Dokhan?".

Au pire, j'avais ce singe sur mon épaule qui se réveillait une fois tous les 5 ans et qui me disait "Et ce problème-là? Quand est-ce que tu vas t'y pencher?". Et là, j'y suis. Octobre 2014.

Devant l'aéroport, trouver un taxi. On monte un deuxième passager qu'on descend à Kharrouba et on arrive enfin en ville.

Austère et vide.

Je me rappelle que c'est l'Aïd. Les gens sont chez eux, en famille.

Je remonte Didouche Mourad.

Je suis en Algérie.

Je regarde les trottoirs, les immeubles.

Je suis en Algérie.

Les rares personnes me regardent, moi et ma grosse valise rouge à roulettes.

Je suis en Algérie.

Mais qu'est-ce que je fous là? Le mois d'Octobre est arrivé tellement vite.

Les rares commerçants me fixent. L'avenue est déserte.

Je suis en Algérie. Enfin.

Des sentiments contradictoires m'habitent.

Ce n'est pas tellement différent de la France finalement. Je m'attendais à voir des constructions orientales. Les bâtiments sont coloniaux. France début 20e.

Arrivé à l'hôtel, je choisis ma chambre, laisse mon passeport à l'accueil.

Je m'allonge deux minutes sur le lit.

Un des clichés pris durant mon voyage d'enfance ici montre tous les membres de ma famille sur le chantier de la maison paternelle, dans le jardin.

Ma mère n'y apparaît pas. Ni ma plus grande sœur qui prend la photo.

C'était le temps de la construction, le temps des projets. Le temps où nous étions tous réunis autour d'un projet commun. La maison était en chantier et nous passions la plupart du temps dans le jardin. Les nuits chez ma grand-mère, parfois.

Je me souviens qu'on avait réussi à créer un espèce de banjo avec un bout de bois, trois cordes et un vieux bidon d'huile de moteur percé.

Dans un coin du jardin se trouvait une potence où mon père pendait le mouton qu'il venait d'égorger. Je détestais voir mon père tuer un animal. J'étais bien content que les aînés doivent se coltiner ce supplice avec lui.

J'aurai le temps d'être un homme plus tard.

Comment l'ont-ils vécu cette scène précise? Je veux dire, l'instant de cette photo?

Deux frères posent.

Une sœur est en action.

Mon père et un autre frère en interaction.

Je regarde l'intérieur d'une bassine tandis que mes deux derniers frères m'observent.

Ce cliché contient toute la charge émotionnelle de cette époque.

Comment je l'ai vécue? Insouciant. J'étais insouciant et confiant.

Ma famille, les vacances en Algérie. Ça serait toujours comme ça. Jusqu'à l'infini. Nous serions toujours ensemble sous la direction bienveillante du patriarche...

J'ignore complètement comment mes frères et sœurs ont vécu cette époque. Nous n'en avons jamais parlé.

J'aurais du sentir le vent du désert qui souffle tout sur son passage. Papa, tu m'avais dit de ne pas m'approcher du sable stocké dans le garage parce qu'il y avait sûrement des scorpions dedans.

J'aurais du savoir que tout ça n'était qu'un rêve.

Éphémère.

Dans quelques années, ce vent nous aura tous soufflés. Les uns après les autres. Cette bulle n'a duré qu'un instant. Les visages figés sur cette photo me sembleraient étrangers si une corde ne vibrait dans mon ventre en la voyant. Elle me rappelle que cette époque a bien existé un jour.

Tous ensembles. Réunis.

J'ouvre les yeux, me redresse sur le lit, prends un mouchoir. La fenêtre.

J'ouvre les volets. Ils laissent la lumière inonder la pièce et mon visage.

Je suis en Algérie.

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