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22/10/2015 05h:58 CET | Actualisé 22/10/2016 06h:12 CET

Bledek: j'ai recherché la Beauté (21)

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Le lendemain, départ tôt le matin, direction l'autogare de Tafourah. J'ai eu si mal aux yeux de voir le paysage saccagé au retour.

Je veux revoir la Beauté et j'irai la chercher dans les vieilles ruines. Il me tarde de quitter Alger et sa pollution pour Tipaza.

La "Carthage" algérienne s'avérait prometteuse. Les photos montraient un site archéologique splendide donnant sur la Méditerranée, gardé par la Chenoua.

80 kms à l'ouest.

J'ai pris le bus à Tafourah donc, le matin, et j'ai observé la vie se mettre en mouvement autour de moi.

Sortir d'Alger par la rocade. Les minutes semblent des heures. Supporter les bouchons, le bruit, la pollution.

Le bus est petit, convivial, une aventure en lui-même. Le vendeur de billets ressemble à mon grand frère. Je n'ai pas l'impression qu'il y ait de règles pour s'asseoir dans le bus. Les hommes et les femmes sont mélangés.

Tant mieux.

La vie à l'extérieur est tellement rude. Les visages restent impassibles, je me demande s'ils s'en rendent compte. Sûrement. Rien n'est fait pour adoucir le paysage. Le trafic est dense. La route laisse sa place uniquement aux ensembles en béton. Les voitures klaxonnent. L'air est irrespirable. Pas de verdure.

A l'intérieur du bus, pas un mot. Pas une conversation, pas une blague, pas un rire. Austère. Je ne m'habituerai jamais.

En quittant Alger, j'arrive enfin à trouver du charme à la situation. Grâce à la mer Méditerranée surtout.

Dans ce bus silencieux, vitres ouvertes, nous longeons la côte en direction de l'ouest. La brise marine insuffle de la vie à l'intérieur. La lumière du soleil matinal réchauffe mon cœur.

Je ne peux m'empêcher de fixer cette mer Méditerranée. Je l'aime. Vraiment. C'est un repère pour tant de peuples et de cultures. Elle me fait me sentir chez moi ici. Elle me ferait me sentir chez moi dans n'importe lequel des pays qu'elle borde.

Des mèches de cheveux volent au vent et je commence à sentir des cordes de harpe vibrer dans mon ventre. Je suis dans la bonne voie. Pas un bruit à part celui du moteur. Un passager a souri dans le bus ce jour-là.

Arrivé à destination, la déception de devoir subir à nouveau le tout voiture, les bouchons et les maisons inachevées. La ville de Tipaza n'a aucun charme. Les déchets, encore et toujours.

Aucune indication pour trouver le village romain. Je me fie à mon bon sens, direction la Méditerranée. Et je le trouve. Mais avant, j'ai faim.

Je me suis rendu compte que je commençais à m'adapter à l'Algérie quand j'ai fait face au visage souriant et lumineux de la jeune femme qui m'a accueilli devant le restaurant. La dureté de la vie algérienne avait laissé sa marque jusque dans ma chair. Devant ce visage resplendissant, tout mon corps s'est détendu, d'un coup. Je n'avais pas pris conscience jusque là que mon corps était constamment raide.

Elle a accepté de lancer son barbecue alors que j'étais le seul client et j'ai pu manger une sardinade "à la marseillaise".

Il y avait la Beauté dans ce sourire.

Le village romain est très bien conservé mais peu mis en valeur. Il offre un peu de répit vis-à-vis de la pollution sonore, visuelle et olfactive. Je n'attendais pas grand chose de cette visite à part du répit et pouvoir admirer la mer depuis un site splendide.

Le site est splendide mais aucune information ne permet au visiteur de comprendre ce qu'il visite.

Quelques rares panneaux explicatifs et un personnel qui t'aboie d'aller "t'chouf el mosaïque menenh'na".

Admirer la mer, oui, si on porte son regard assez loin pour ne pas croiser les masses de déchets et de sacs plastiques qui polluent le paysage.

J'ai à nouveau eu le cœur serré quand j'ai vu ces montagnes de déchets dans les rochers ou flotter à la surface de l'eau.

Désespérant.

J'y suis resté toute l'après-midi à déambuler dans les allées. Sans prendre de photo. Bien sûr.

Comme souvent en Algérie, laisser un touriste prendre des photos pourrait faire s'effondrer le ciel ou provoquer des raz-de-marée en série. En tout cas, c'est l'impression que m'ont donné les deux personnes à l'accueil quand je leur ai dit que j'avais un appareil photo sur moi. Devant leur panique, je leur ai promis de n'en prendre aucune. J'ai presque tenu ma promesse.

Sérieusement, il faudra que j'arrive à comprendre cette peur panique des appareils photo.

A chaque fois que le sortais, les gens fuyaient loin de moi. A croire qu'ils ne veulent prendre que des photos kitsch devant des paysages bidons pour ensuite les poster sur les réseaux sociaux ou les sites de rencontres.

La visite terminée, je me presse de revenir à l'arrêt de bus avant que la nuit tombe pour être sûr de pouvoir rentrer à Alger.

Après 3/4h d'hésitation, je comprends qu'il n'y a plus de bus pour Alger.

Cette sensation d'être seul dans un pays a priori hostile où tu passes pour un autochtone sans en être un.

Se sentir seul en Algérie n'a rien à voir avec le sentiment de solitude dans un autre pays. Tu sens qu'il ne faut rien laisser paraître de ta fragilité.

Au cas où.

J'ai suivi les conseils des gens qui me disaient d'aller à Bou Ismaïl en bus et d'y prendre un taxi jusqu'à Alger même si je ne savais pas situer Bou Ismaïl et que j'aurais très bien pu atterrir en pleine montagne.

Après 30 kms stressants à me demander si j'y arriverais, des adolescents turbulents qui ajoutaient à ma nervosité, j'arrive dans ce village terminus et accoste le premier taxi que je vois.

"Méfie-toi de tout le monde".

Non, je ne veux pas me méfier de tout le monde.

Ce taxieur aurait très bien pu être malveillant mais j'ai décidé de lui faire confiance. Est-ce que j'avais vraiment le choix? La nuit était tombée et j'allais rouler 45 kms avec lui.

J'étais déçu de ne pas avoir trouvé la Beauté. Je revenais de cet endroit avec, à nouveau, la sensation de ne pas être lié à ce pays.

Le vide.

J'ai besoin de voir et de sentir la Beauté pour me sentir connecté.

Après plusieurs barrages militaires sans un mot échangé, j'aimerais que l'atmosphère se détende. Croiser autant de barrages militaires même si la menace était réelle, j'ai eu le sentiment d'être sur une autre planète et que mon quotidien était bien loin. Je lui demande de mettre la musique. Cheb Khaled sur sa clé usb.

L'atmosphère se détend effectivement. Après tout, il doit être sur ses gardes lui aussi.

Après deux morceaux, j'en connaissais un peu plus sur "khouya Bilal"

Après le 3e, il en savait un peu plus sur moi. Il continuait à slalomer sur l'autoroute vide de nuit.

J'ai aimé cette atmosphère. La scène avait beaucoup de charme.

La discussion était de plus en plus conviviale. La fierté (tss, tss) ressentie parce qu'il n'avait pas deviné que je venais de France après 30 minutes de conversation en Arabe.

Le détour qu'il a voulu prendre pour me montrer quelque chose avant notre arrivée.

Ce moment de ma vie. Je ne l'oublierai jamais.

Arriver à Alger, de nuit par Hydra et El Biar et voir toutes ces lumières éblouir la nuit, la ville et surtout la mer. Rester bouche bée pendant que khouya Bilal jubile de l'effet de sa surprise sur son hôte immigri.

Surplomber le spectacle de la nuit enveloppant Alger.

J'ai compris que cette ville ne s'offrirait pas comme ça.

J'ai compris que ce pays ne voulait pas s'offrir facilement.

Bilal, ce jour-là, j'ai recherché désespérément la Beauté.

Bilal, ce soir-là, tu m'as montré que la Beauté me cherchait elle aussi.

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