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30/09/2015 12h:00 CET | Actualisé 30/09/2016 06h:12 CET

Bledek : j'ai peur du temps qui passe (15)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algérie

Je ne blâme personne. Je trouve ça dommage finalement.

Traverser la vie et naviguer avec des zones d'ombre.

Ma mère m'a donné naissance à 41 ans.

Mon père avait 10 ans de plus qu'elle. A part quelques souvenirs précis, la période de vie de 0 à 10 ans est plutôt floue si je n'avais pas ma scolarité comme point de repère.

J'ai donc finalement connu mes parents quand l'un avait 61 ans et l'autre 51.

51 ans de la vie de ma mère m'échappent. Je ne sais même pas à quel âge précisément elle est venue en France. Entre 1956 et 1966, années de naissance de mes sœurs aînées (la première est née en Algérie, la deuxième, en France).

Ce simple épisode de la vie de ma mère, inconnu.

Inconnus les noms de ses frères et sœurs jusqu'à récemment.

Inconnue la raison pour laquelle elle a fait la traversée de la Méditerranée avec sa belle-sœur. Est-ce vrai au moins? Ou est-ce que c'est le fruit de mon imagination qui comble encore un trou? Y avait-il mon père? Je n'en sais rien.

Inconnue la période qui a précédé son arrivée.

Inconnus, le dernier repas pris la veille de son départ, les mots prononcés à ma sœur au port le jour J, les conditions de son arrivée en France, la ville dans laquelle elle a débarquée.

Inconnues ses pensées lorsqu'elle a fait ses premiers pas en France, un pays si différent de sa campagne algérienne profonde. Je ne sais pas pourquoi elle a toujours refusé de s'exprimer en Français alors qu'elle habite dans ce pays depuis plus de 50 ans et qu'elle parle très bien sa langue.

Inconnues les discussions qu'elle a eues avec mon père concernant la gestion du foyer. Je n'ai aucune idée de la manière dont elle a compensé l'aide précieuse des femmes qui l'entouraient là-bas et géré le quotidien ici avec ses moyens de l'époque.

Je ne sais pas comment elle a géré l'arrivée des premières règles de ma grande sœur.

Inconnues ses réflexions le soir quand elle pensait à sa mère et à son pays, là-bas, de l'autre côté.

Inconnus ses espoirs, ses rêves de l'époque.

Inconnu son quotidien, les relations qu'elle a pu nouer, la fréquence des appels au bled.

Inconnues les conditions de son premier accouchement en France, la préparation de cette naissance complètement différente de celle de son premier enfant en Algérie.

Qu'est-ce qu'on peut bien se dire quand on est seule, mère d'une fillette de 10 ans, sans le support des femmes de sa famille et qu'on vous emmène dans une clinique sophistiquée pour accoucher de votre deuxième enfant?

Inconnues ses pensées les soirs d'hiver.

Inconnues ses pensées les soirs de printemps, d'été et d'automne. Quels mondes intérieurs a-t-elle bâtis seule dans ce pays qu'elle n'aimait sûrement pas.

Inconnue sa douleur quand elle a perdu deux nouveaux-nés.

Inconnues ses pensées le soir de ma conception.

Inconnue la manière dont elle a vécu la grossesse de son dernier enfant, moi.

Mes premiers contacts avec ce monde. Ma mère. Un livre écrit en Arabe que je ne sais pas lire. Un continent inconnu que je ne peux explorer que de loin.

Je suis sur une barque en Méditerranée et je regarde les côtes algériennes.

Mes frères et sœurs aînés font la navette entre les deux rives et moi, je reste dans ma barque.

Je flotte en regardant ce continent inconnu qui m'a porté les neuf premiers mois de ma vie. Je le questionne mais il ne me répond pas. Quelques épisodes douloureux reviennent à sa mémoire et s'échappent par ses lèvres de temps en temps.

Je les mendie.

Je n'ai manqué de rien.

Quand je pense à son parcours de vie, j'ai le sentiment de ne pas avoir le centième de son courage, de leur courage. Un mélange d'infériorité et d'admiration. Je l'admire beaucoup, ma mère. Je les admire beaucoup toutes ces mères qui ont fait la traversée vers l'inconnu.

Et pourtant.

Je trouve ça triste de traverser la vie et de ne pas savoir qui elle était de 0 à 50 ans.

Je voudrais retourner dans le temps et parler à la petite fille qu'elle était. Je ne sais pas quels étaient ses rêves, quels étaient ses jeux, ses amis, ses habitudes, l'éducation qu'elle a reçue, les conversations avec sa mère en tant que fille aînée. Les câlins auxquels elle a eu droit, ceux qui lui ont manqué, les maladies qu'elle a traversées, les chansons qu'elle chantait.

Je ne sais rien de tout ça.

Mais si je pouvais voyager dans le temps, je dirais à cette petite fille : "tu vas accomplir des choses extraordinaires dans la vie. Tu vas explorer un autre monde, donner la vie, faire preuve de courage.

Je suis fier de toi, petite fille. Je t'aime."

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