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26/09/2015 07h:35 CET | Actualisé 26/09/2016 06h:12 CET

Bledek: j'ai perdu la raison (14)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algérie

"(des pleurs)"

"(le souffle court)"

"Il est parti".

Parti.

Être un homme, c'est ne pas pleurer.

Il savait qu'il allait partir.

Quand je suis allé le voir à l'hôpital, le deuil avait déjà commencé. Mon frère était là, avec ce regard de petit enfant qu'il peut avoir quand il pressent que les événements vont le souffler.

La chambre donnait sur un petit parc bien taillé, inondée par la lumière de printemps. Mais l'atmosphère était lourde. A mon arrivée, mon frère souriait mais ses yeux cachaient mal la panique qui l'envahissait. Mon père avait le visage des gens apeurés qui voient la mort s'approcher mais qui ne veulent pas le laisser paraître.

Lui qui avait le visage si détendu, si rieur d'habitude, n'avait plus, à la place, que deux yeux noirs d'angoisse carapaçonnés derrière un masque dur. Réprouver la douleur causée par le cancer.

Être un homme, c'est ne pas pleurer.

Mon deuil avait commencé à cette première et dernière visite à l'hôpital. Le choc à l'estomac, je ne verrais plus jamais mon père sourire. Le constat irrémédiable, mon corps, de tristesse... Noyé de tristesse.

Je ne savais pas quoi faire, ni dire. Faire semblant de rire aux blagues de mon frère. Lui-même se forçait, autant pour chasser le doute de mes yeux que pour ne pas réaliser sa propre panique.

Observer le comportement de ma famille. Encore.

Les failles n'étaient que plus marquées. Le déni de la gravité de la situation.

A Alger, j'ai été surpris par le parfum qui se dégageait des cheveux des hommes. Tous, apparemment, prenaient soin de leurs cheveux jusqu'à les parfumer.

Je le revois tailler soigneusement sa moustache dans le miroir de la salle de bains quand j'étais enfant.

Son blaireau dans l'eau stagnante de l'évier.

Son après-rasage.

J'espérais qu'il m'apprendrait plus tard.

Il a ri quand je me suis acheté un rasoir pour la première fois à 13 ans.

J'observais les mains des hommes dans les rues d'Algérie.

Je n'en ai trouvées aucune comme les siennes.

Sa main levée devant la statue de Aïn Fouara.

J'observais les gens qui défilaient devant pour se prendre en photo. J'espérais qu'il apparaîtrait et qu'on se prenne en photo tous les deux.

Le vendeur de souvenirs avait son sourire, le réceptionniste de l'hôtel avait ses yeux. Je cherchais ses mains, je voulais ses mains.

Toute la matinée passée sur ce banc à observer le bal de la vie pour que ses mains m'emportent avec lui quelques instants.

Mon vœu a été exaucé au restaurant.

La posture n'était pas la même, plus nerveuse et hésitante.

Il était un peu plus jeune aussi, 50, 55 ans. Il courait de la salle du restaurant à l'extérieur (faire de la monnaie). Il m'est apparu dans un rayon de lumière. La différence de caractère m'empêchait d'être complètement absorbé par une rencontre qui allait me bouleverser.

"Juste une salade? Sans viande? Tss... Prends au moins des œufs mon fils".

La viande n'a plus de goût depuis qu'elle n'est plus préparée par tes mains papa.

Mon fils... Encore, redis-le. "Oulidi" résonne. Encore.

Il court, il s'agite. Il encaisse, il prend les commandes, passe les commandes, ramène les plats, nettoie les tables, fait de la monnaie.

Sans transpirer malgré la chaleur.

Habillé humblement mais avec classe.

Ce n'est pas mon père, il lui ressemble mais ce n'est pas lui.

Un sursaut de rationalité avant de basculer complètement dans ma folie temporaire, une sphère parallèle.

Mon refuge dans un monde si prévisible.

Ils se ressemblent à s'y méprendre, il sert dans un restaurant, à Sétif, en face du théâtre municipal.

Mon visage hébété. Tout ralentit autour, sauf lui. Quand tout s'accélère, lui ralentit.

Je bascule, le temps se détraque. Il commence à pleuvoir dans ma tête.

Son gilet noir, le mien. Son jean, trop large, je le reconnais.

"N'zidlek khobs?"

"I'h".

Un regard halluciné quand il prend la panière à pain.

Je fixe ses mains. Je glisse.

Ces mains m'ont tellement manqué!

Le souffle court.

Je savais que ce n'était pas vrai.

Le déni.

J'y reviens, je bascule encore.

Où sont-ils, tous ceux qui me témoignaient leurs condoléances il y a 8 ans? C'est maintenant que j'ai besoin d'être soutenu!

Pourquoi est-ce que tu ne m'as pas emmené avec toi? Je me fous de savoir de quel côté de la Méditerranée tu veux vivre tant que tu m'emmènes avec toi. Laisse moi te prendre dans mes bras, juste une fois.

Pourquoi tu perds ton temps ici? Reviens en France, repars avec moi. Depuis quand tu travailles ici?

Le souffle court. Respirer.

C'est quelqu'un d'autre. Son sosie. Un très bon sosie.

Une famille d'immigrés entre dans le restaurant. Un homme, une femme, deux adolescents. Ils parlent en Français avec un accent parisien.

Il pleut dans ma tête, il pleut tellement.

Grappiller ces quelques instants pour regarder ses mains.

Je me sens pathétique.

"Kahwa?"

"Bla sokor aïchek"

"?"

Je l'ai regardé longtemps exécuter la danse de la vie sous la lumière de midi. Il ne sait pas cet homme, cet inconnu, que cette rencontre m'a bouleversé, aussi perturbante que salvatrice. Je n'avais décidément pas prévu qu'un deuil puisse être aussi interminable et irrationnel.

Il m'a parlé, il m'a nourri.

J'ai bu mon café, sans sucre.

Fait traîner.

Je suis le dernier client.

Je règle au comptoir.

Je scrute ses mains.

Prends-moi dans tes bras, je t'en prie.

Ma monnaie. De main à main.

Il m'a souri. J'ai fermé les yeux pour graver ce sourire dans mon esprit.

Je traîne les pieds vers la sortie, me retourne une dernière fois.

Fin de l'acte.

Le théâtre.

La lumière extérieure.

Déboussolé.

Bledek.

Je suis un homme. Mais j'ai pleuré.

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