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28/10/2015 07h:33 CET | Actualisé 28/10/2016 06h:12 CET

Bledek: j'ai embrassé la nuit (23)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algérie

Est-ce que mes neveux et nièces les verront aussi ces gens et leur regard si triste, si dur, si fermé? A l'arrêt de bus. J'aimerais détendre mon visage ou sourire mais, sur cette place des Martyrs au pied de Bab El Oued où j'attends mon bus, je détonerais avec le décor.

J'ai eu envie de tenter une expérience de confiance, une expérience d'ouverture et tendre la main. A cet arrêt, j'attends le bus qui va me conduire chez un couchsurfer que j'ai sollicité pour deux nuits. Le couchsurfing est cette pratique initiée aux Etats-Unis qui consiste à dormir chez l'habitant lorsqu'on se déplace dans une autre ville dans son propre pays ou à l'étranger. On peut également être soi-même hôte et accueillir un voyageur chez soi pour quelques jours / quelques nuits.

C'est mon cas. J'ai déjà accueilli plusieurs étrangers chez moi et leur ai offert l'hospitalité. J'en ai bénéficié également lorsque je suis allé en Inde pour la première fois. C'est une expérience unique et qui peut être très intense. J'ai eu envie de découvrir l'Algérie du point de vue d'un Algérien et lui poser des questions sur ce que je ne comprenais pas ici.

Le bus a l'air de ne jamais vouloir arriver. Ça doit bien faire une heure maintenant que j'attends. Les gens autour de moi commencent à s'impatienter. D'autres bus défilent mais le mien n'arrive pas. A l'approche de l'un d'eux, une dispute éclate avec le chauffeur pour une raison que je ne comprends pas. Le chauffeur a l'air de mauvaise foi. La tension est vraiment palpable dans l'air et les regards se ferment à chaque minute un peu plus. Tout ça me rend triste.

Après deux heures d'attente, enfin, mon bus arrive. Je dois rejoindre mon hôte dans la banlieue algéroise à une trentaine de kilomètres d'ici. Dans plusieurs situations de la vie, j'ai aimé cette sensation d'être en mouvement. Explorer un point A puis me remettre en mouvement pour explorer un point B et ainsi de suite.

J'ai conscience que la pratique du couchurfing est peu développée en Algérie au vu du nombre d'inscrits sur le site. Dans la plupart des autres pays du monde, c'est une pratique courante. Le bus est plutôt lent, je m'étonne des arrêts nombreux. C'est comme s'il s'arrêtait à chaque fois que quelqu'un levait la main pour monter. Je dois me faire des films. Des gens qui se connaissent se croisent, se parlent et je peux, enfin, entrevoir des sourires. Quel soulagement! J'essayais d'être discret en observant ces sourires qui m'ont fait tellement de bien.

Presque arrivé à mon arrêt, je demande des informations à un passager assis en face de moi. Il m'indique comment me rendre à mon point de rendez-vous et je m'étonnerais presque que son visage, dur la seconde d'avant, devienne si avenant, souriant la seconde d'après.

Je n'y comprends rien!

Un autre passager se mêle de la conversation puis un troisième et tous me sourient et proposent leur aide du mieux qu'ils peuvent. Je les remercie, surtout le premier qui tient à me désigner précisément les détails qu'il m'expliquait la minute d'avant depuis la vitre du bus (tel escalier, telle rue, tel bâtiment...). Les explications sont très claires et je suis toujours aussi interrogatif. A quel moment est-ce qu'il aurait fallu que je me méfie?

Au point de rendez-vous, je décide de m'éloigner un peu pour attendre sous un lampadaire. J'ai remarqué deux ou trois groupes de jeunes garçons, la vingtaine, cachés dans des recoins.

J'attends tranquillement, sans crainte particulière. Deux d'entre eux s'approchent de moi et s'ensuit un dialogue surréaliste :

"Hey toi! Tu es Américain, Anglais? T'es pas d'ici non?"

"Tu m'as vraiment pris pour un Américain? J'ai une tête d'Américain?"

"En tout cas, t'es pas d'ici. Il vaut mieux que tu attendes là-bas, ici tu vas te faire agresser, ils vont te voler ta valise et tes affaires. Il vaut mieux qu'on reste avec toi."

"Parce que tu crois vraiment que c'est vous deux qui allez me défendre s'il m'arrive quelque chose?"

"Non, vraiment, va attendre là-bas, il vaut mieux pour toi, suis notre conseil."

J'ai effectivement suivi leur conseil. Je me suis décalé de 100 mètres sous un abribus pas éclairé. Je n'avais aucune crainte mais je ne comprenais toujours pas ce qui les faisait affirmer avec autant de certitudes qu'un malheur allait arriver. Mais qu'est-ce qu'ils avaient vécu ou qu'est-ce qu'ils vivent au quotidien pour être à ce point sur leurs gardes? Je revois ces cassettes qu'on a projetées à la fac sur les patients souffrant de syndrome post-traumatique et je ne peux m'empêcher de trouver des similitudes avec leur comportement. Et si j'avais montré le moindre signe de faiblesse ou de peur, est-ce qu'ils seraient restés sauveurs ou est-ce qu'ils seraient devenus bourreaux ces deux gamins d'à peine 20 ans?

La méfiance commence à faire son nid et j'essaie de la rejeter autant que je peux.

Quelques minutes passent dans la nuit de la banlieue algéroise et moi j'attends sous cet abribus avec mon escorte improvisée derrière moi. Ils ne parlent pas, ni entre eux, ni avec moi. Je n'y fais pas particulièrement attention et pense à cette expérience étrange.

Le danger qu'ils semblent tous redouter, quel est son visage? Comment le reconnaître? Il a envahi les visages et les esprits à tel point que tout espoir semble avoir disparu à jamais. Je cherchais l'espoir en Algérie, malheureusement, je ne l'ai pas trouvé. Je cherchais la légèreté, un peu d'euphorie. Elle est toujours de courte durée.

Mon hôte arrive en voiture, me salue, récupère ma valise, ouvre la portière. L'un des deux jeunes derrière moi prend ma main, je me retourne, croise son regard inquiet :

""Houwa sahbek?"

"I'h ma t'rafch 3liya"

Non petit, n'aie pas peur pour moi. Je ne ressens que de la tristesse en te regardant.

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