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11/11/2015 11h:40 CET | Actualisé 11/11/2016 06h:12 CET

Bledek : j'ai bu les mots (27)

J'étais fatigué des conflits. Je n'avais envie de passer Noël qu'avec ma bouteille de Riesling. Mes deux colocataires étaient partis dans leur famille et moi, je restais seul à l'appartement. Me retrouver seul avec moi-même était le meilleur cadeau que je puisse m'offrir.

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J'étais fatigué des conflits. Je n'avais envie de passer Noël qu'avec ma bouteille de Riesling. Mes deux colocataires étaient partis dans leur famille et moi, je restais seul à l'appartement. Me retrouver seul avec moi-même était le meilleur cadeau que je puisse m'offrir.

Assis sur le canapé, les yeux dans le vide. Sur la table basse, un verre à pied et le silence. Je venais de raccrocher, ma famille au bout du fil qui me laissait entendre l'agitation du soir de fêtes. Les enfants excités. Je n'avais pas envie d'être là-bas. Je n'avais pas envie d'être ici.

En Octobre, j'étais en Algérie, en Novembre, j'étais en Inde et en Décembre, je n'étais nulle part. Tout était calme autour, les lumières réduites au minimum. Ambiance tamisée. C'était la première fois que je passais Noël seul. Le mur blanc en face de moi et un toast à moitié mangé.

Un premier verre, puis un deuxième, puis un troisième. Atteindre un état végétatif où plus rien n'a d'importance.

Je repensais à l'année qui venait de s'écouler. Je repensais au mois de Septembre en particulier et à ce sentiment de chaos qui m'avait envahi. Le lâcher prise qui a suivi. Je repensais à l'Algérie, ce sentiment de chaos qui m'avait envahi. Le lâcher prise qui a suivi. Je repensais aux liens qui se créent, à ceux qui ne se créent jamais. Aux liens qui se rompent temporairement ou définitivement. Les enfants subissent, les aînés s'entêtent. Tout ça n'a aucun sens.

J'avais réussi à renverser la vapeur avec l'Algérie. Du moins à insuffler une autre dynamique à ma relation avec le pays de mes parents. J'avais réussi à affronter mes peurs. Mais je n'avais toujours pas réussi à réparer ma famille.

Réunir tout le monde à un repas de famille dans une ambiance apaisée. C'est un rêve que j'ai définitivement mis au placard. Ça n'arrivera plus jamais". Les premiers mots de ma série de récits. Je venais d'ingurgiter un cinquième verre et mon vague à l'âme. Cette nuit-là les mots se sont invités sur le papier sans que j'aie vraiment besoin d'y réfléchir. Profiter de ce calme pour remettre de l'ordre dans mes émotions.

Rationaliser pour se prémunir. J'ai repensé aux travaux d'Emmanuel Todd sur les structures familiales et les modes de transmission de l'héritage. Les modes d'organisation familiaux tels que je les ai constatés dans ma famille là-bas sont complètement différents de ceux en France. J'imagine (encore) que mes parents ont voulu appliquer leur modèle familial à leur arrivée en France et durant les années qui ont suivi. J'imagine les premières frictions et les suivantes.

A quel moment ont-ils compris qu'ils ne pouvaient pas vivre comme au bled ? J'ai (rapidement) envié mes cousins durant mon séjour là-bas. Ils vivaient selon des normes partagées par les voisins, les gens du village, ceux du village d'à côté, etc... Eux n'ont pas eu à se battre contre leurs parents pour leur faire comprendre qu'ils étaient en décalage par rapport à la société dans laquelle ils vivaient parce que... ce n'était pas le cas. Eux n'ont pas eu à réorganiser les rôles au sein de la fratrie pour palier aux incompréhensions de leurs parents vis-à-vis du monde extérieur et à celles du monde extérieur vis-à-vis de leurs parents. Avec les pots cassés que cela suppose. Les enfants d'immigrés comprendront ce dont je parle, les autres imagineront. Enfants béquille.

Je cherchais une origine à ces conflits à répétition. Pourquoi je n'arrive pas à lâcher prise ?

Un sixième verre.

Une douleur légère à la main. Elle est crispée sur le stylo qui danse sur le papier blanc. Je viens de noircir une dizaine de pages. 4 heures du matin. Une pause sur le balcon, 7e étage. Vue sur l'Avenue de l'URSS. Une voiture passe en bas. Mon cahier dans une main, mon verre dans l'autre. Un moment, j'ai pensé déchirer ces pages, les réduire en miettes. L'euphorie de l'alcool. Aussi, j'ai pensé déchirer ces pages, les plier en forme d'avion et les faire voler depuis le toit de l'immeuble.

Je regardais Toulouse, ma belle endormie, les yeux embués.

Ethanol.

J'ai déchiré une page blanche de mon cahier, l'ai pliée en forme d'avion et je l'ai jetée en direction du sud à ma droite. Une page blanche pour l'Algérie et mon spleen régurgité. Mes feuilles ont traversé la méditerranée et après avoir visité plusieurs rédactions, ont été accueillies. Enfin. Merci pour ça. Merci de m'avoir fait confiance.

L'Algérie. Mon inspiration.

J'ai envie de te peindre mon Algérie, j'ai envie de te chanter, j'ai envie de t'aimer. Rattraper ces années perdues à essayer de t'enfouir trop vite. Te fuir trop vite.

C'est une nouvelle relation qui commence. Tu ne sais pas si tu peux me faire confiance. Je ne sais pas si tu peux me faire confiance. Tu as envie de m'aimer. Qu'est-ce que les gens diraient si tu t'offrais trop vite à moi ? Nous savons tous les deux où nous voulons aller, comment ça va se finir. Alors savourons ces moments, au début, où l'on se cherche, où l'on se frôle du regard. Je n'ai pas tout de suite compris la manière dont tu voulais briller. Je n'ai pas tout de suite compris la manière dont tu voulais m'aimer.

Aimer.

Ma famille. Mon inspiration.

J'ai du mal, parfois, souvent, à distinguer la manière dont tu aimes. A trop vouloir essayer de comprendre les raisons de ces conflits, je suis passé à côté des preuves d'amour. Tous ces gestes d'amour. Je les vois aujourd'hui. Je ne trouverai peut-être pas la sérénité dont j'ai tant besoin auprès de toi mais je trouverai toujours de l'amour.

Je le sais aujourd'hui. Je t'observe. Si tes vents me désorientent souvent, ils ne m'ont jamais mis en péril, finalement. Au milieu des éclats de voix, au milieu des cris, des engueulades, des rires, des tensions. Au milieu de toute cette agitation qui me fatigue, je te regarde et je distingue ces moments où tu sais me dire, à ta manière : ‟je t'...".

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