LES BLOGS
14/10/2015 14h:09 CET | Actualisé 14/10/2016 06h:12 CET

Bledek : et pendant ce temps-là en France (19)

2015-10-13-1444720524-8619716-Bledek1930.jpg

França

Et pendant ce temps-là, en Algérie.

Deux mois ont vécu leur vie en parallèle.

Un premier moi, ici en France, s'efforçait de tout bien faire comme on le lui avait dit. On lui avait demandé de bien se comporter, de respecter les aînés, de travailler dur à l'école et de rapporter beaucoup de bons points. On avait créé une émulation. Le collectif poussait chaque membre un peu plus loin. Le contrat tacite était de faire bénéficier les autres membres de la famille de ce qu'on avait pu explorer au delà des frontières des possibles.

Les autres possibles.

A marche forcée, il fallait faire plus et mieux. J'étais assez intelligent pour comprendre que la France m'offrait, nous offrait, toutes les vies possibles pour peu qu'on fasse plus et mieux, mais, quand même.

Quand même.

Il y a une certaine violence à vivre le choix de vie des autres quand on est un enfant, surtout quand on ne nous donne aucune explication.

Pourquoi la France plutôt que l'Algérie papa?

Au rythme où un mendiant récolte 10 euros par don de 5 centimes, je comprenais ce qui pouvait te déranger en Algérie. Chaque anecdote était un grain de sable dans mon désert. Comme cette fois où tu m'as appris que je ne sais plus quel président proposa de subventionner des tracteurs pour permettre aux paysans de cultiver la terre. Au lieu de se mettre à l'ouvrage, la plupart ont préféré revendre leur tracteur pour avoir de l'argent facilement et plus vite. Tu m'as raconté cette anecdote en terminant par un soupir appuyé.

Aussi, pourquoi cette impression de traverser la Méditerranée dans un sens, le matin en allant à l'école, et dans l'autre sens, le soir en en revenant?

Elle, ma sœur qui me regardait partir depuis la fenêtre de la chambre dans les matins brumeux d'Octobre, j'avais le sentiment de la regarder comme un exilé sur son ferry qui regarde sa mère sur le quai du port d'Alger.

Mes compagnons de galère sur ce ferry venaient de Turquie, du Maroc, de Yougoslavie, du Portugal, d'Ukraine et de Tunisie. Le soir, le même ferry nous déposait chacun dans nos pays imaginaires respectifs.

Oui. Pays imaginaires.

L'Algérie que je retrouvais le soir, je le savais, n'avait rien à voir avec l'Algérie, la vraie. Rien.

J'observais ces adultes se raconter des fables sur le pays qu'ils avaient laissé il y a plusieurs années.

Pour ceux qui n'y étaient pas nés, j'observais la manière dont ils essayaient de bâtir des murs bancals à partir des miettes que les parents et les aînées voulaient bien leur jeter.

A coups d'interdits, de tabous, de non-dits, j'ai bâti l'image d'un pays imaginaire mais pas féérique, où le champ des possibles était restreint à peau de chagrin. Cloisonné, enfermé.

J'ai préféré la France par choix -- tous mes amis y étaient -- et par défaut aussi. Ce défaut qui laisse une place pour l'autre pays. Celui qui lui permet quand même d'exister.

Un vide, le vide. On s'en fait un compagnon du vide. Parfois un frère, jumeau.

Quand une mère en exil accouche d'un enfant, elle accouche, en réalité, de deux enfants.

L'enfant qui est né ici et celui qui aurait dû naître là-bas.

Mon jumeau venait parfois dans mes rêves me raconter l'Algérie. J'étais tantôt berger, tantôt écolier, tantôt guide de caravane dans le désert, tantôt montant une combine pour gagner de l'argent facilement.

Mon jumeau m'a accompagné longtemps. Il m'accompagne encore en réalité.

Il était à côté de moi, à Sétif, sur ce banc où j'ai passé toute une matinée.

On s'amusait tous les deux des voitures qui grillaient les feux rouges, des scooters en sens interdit, des 3djez qui veillaient jalousement sur leur fille.

Il m'a (mal) conseillé sur les pâtisseries que j'ai choisies dans ce salon de thé.

Il dansait à la fête foraine où il m'a amené pendant que je regardais les enfants qui auraient pu être les siens sur les manèges.

Il m'a empêché d'aller visiter la fac de psychologie de Sétif. Je voulais m'assurer qu'il aurait pu y mettre les pieds.

Il n'a pas posé, comme je le souhaitais, devant la fontaine de Aïn Fouara bien que j'aie insisté lourdement pendant 3 jours. J'ai tourné en rond autour de cette fontaine, papa, pendant trois jours sans oser poser devant.

J'avais peur qu'en regardant la photo, je ne m'y vois pas.

J'avais peur que ce soit moi, en réalité, le jumeau imaginaire.

Être un vide, le vide.

Mon jumeau est venu embrasser mes lèvres et chuchoter à mon oreille :

"Je n'existe que dans ton esprit, réveille-toi".

LIRE AUSSI: Bledkoum: j'ai eu le courage de nouer des liens (18)

Retrouvez tous les récits "Bledek" en cliquant ici.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.