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18/10/2015 05h:00 CET | Actualisé 18/10/2016 06h:12 CET

Bledek : cette chanson inconnue (20)

Hassen Mehiris

Avec le recul, je me rends compte que, mis à part les deux premiers jours de complète découverte, ces 24 heures passées avec la famille de ma mère ont été les seules 24 heures où j'ai été complètement détendu.

Même si les gens que j'ai rencontrés ont tous été gentils avec moi, je pouvais ressentir le fait de voyager de manière isolée comme une faiblesse en Algérie. Les gens semblaient tirer leur force du fait d'être natifs du village, du quartier où ils résidaient. Et moi, je n'avais pas ça.

En famille, je n'avais plus à me soucier de trouver un toit, de chercher où manger. Je ne me souciais plus de savoir si tel endroit ou tel autre était sûr et fréquentable et si la personne avec qui je parlais était bien intentionnée ou pas. Avec mon cousin, j'ai même fait du stop après avoir rendu visite à ma tante. Je n'aurais jamais osé faire ça, seul.

Ce qui participait à me détendre plus qu'avec des inconnus, c'est que je sentais cette confiance réciproque. Ils ne me regardaient pas comme un potentiel danger. Ils ont sûrement du se poser des questions sur le sens de ma démarche. Je ne sais pas dire avec certitude si ma visite leur a fait plaisir. Je sais que mes cousins n'auraient pas été contre le fait que je reste plus longtemps. Moi non plus d'ailleurs. Ça a été un regret : ne pas être resté 3 ou 4 jours de plus en famille pour faire plus ample connaissance avec mes cousins. Je sais qu'il y aura d'autres fois. Je reviendrai. Seul ou accompagné mais je reviendrai.

Dans le bus qui m'a ramené vers Sétif d'abord, j'écoutais cette musique en fixant le Djbel que je laissais derrière moi.

Je n'avais rien à craindre en fait. Leurs peurs leur appartiennent. Ce ne sont pas les miennes. Je n'en veux pas.

Cette montagne aux contours doux m'envoyait un message d'apaisement. Tu es venu ici et, bien guidé, tu n'as reçu que de la bienveillance et de la chaleur. Tu es venu ici et l'on t'a ouvert la porte, nourri, réchauffé, parlé, guidé, amusé, diverti, sauvegardé. On ne t'a pas rejeté, ni méprisé, ni malmené. La montagne sera toujours aussi douce quand tu décideras de revenir.

J'étais triste en me disant que je ne reverrais pas mon cousin avant longtemps. Il m'a accompagné jusqu'à ce que je sois monté dans le bus pour Alger. Sa mère lui avait donné des instructions très précises. Rester jusqu'à ce que le bus parte.

En arrivant l'avant-veille, j'ai pris le temps de faire un tour dans le village pour sentir l'atmosphère qui s'en dégageait et constater si des souvenirs revenaient. Sur une place centrale, j'ai juste eu un sentiment de vide. Presque personne dans les rues, je n'étais même plus dérangé par les regards suspicieux à mon encontre.

Des gamins en guenilles qui jouaient avec deux bouts de bois, le soleil écrasant même en fin d'après-midi. Regarder ce village pauvre. Pas déçu de ne pas pouvoir m'inventer des origines glorieuses type touareg ou élite intellectuelle algéroise. Je suis et resterai petit-fils de berger et fils d'immigré. Et je n'en ressens aucune honte.

La valeur d'un homme ne devrait pas se lire dans son statut mais dans les combats qu'il a remportés face aux autres et face à lui-même.

Dans le bus pour Alger, je repense aux heures que je viens de vivre. Le planning prévoyait de ne pas rester trop longtemps, de faire des retrouvailles légères et aviser ensuite. En réalité, j'aurais voulu rester plus longtemps.

J'étais satisfait du peu que j'avais récolté. L'aîné de mes oncles a été une bonne surprise.

En tant qu'aîné, j'avais imaginé qu'il aurait eu, vis-à-vis de moi, une attitude paternaliste et arrogante, sûr de la supériorité que lui conférait son statut d'aîné. En fait, pas du tout. Il était paternel mais sans en faire trop et plutôt doux, à l'écoute et curieux. J'ai retrouvé un peu de mon père dans son humilité. L'oncle chez qui je logeais était un boute-en-train, le sourire collé à ses lèvres sous sa grosse moustache.

Les kilomètres défilent et je me sens de plus en plus nostalgique de leur présence.

Un troisième oncle a tenu un discours patriotique fort et des propos durs vis-à-vis de la place que doit tenir une femme au sein de la famille. J'ai eu envie de lui dire que si les femmes étaient mieux dotées que les hommes physiquement et plus agressives, pas sûr qu'il tienne le même discours. J'ai fait semblant de ne pas comprendre ce qu'il me disait. J'imagine qu'il ressent le besoin d'exercer sa domination d'une manière ou d'une autre pour ne pas penser à ses faiblesses dans cette société.

La virilité torturée.

Se sentir impuissant. Le pire des échecs pour un homme.

Le retour à Alger est pluvieux et embouteillé.

A l'extérieur, le reflet de ce qu'il se passe à l'intérieur.

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