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19/08/2015 04h:45 CET | Actualisé 19/08/2016 06h:12 CET

Bledek: j'ai voulu arrêter le temps et contempler le vide (04)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algérie

Cette nouvelle page, je ne l'écris pas que pour moi.

Je veux avancer dans la vie sans transmettre mes doutes et mes craintes aux générations qui vont suivre. Être serein lorsque mes enfants et petits-enfants me poseront des questions sur mon histoire et celle de ma famille.

Jusqu'à présent, j'ai avancé dans la vie sans considérer cet aspect, cet "héritage" auquel m'a sœur m'a renvoyé quand je lui ai dit que je voulais changer de prénom.

Je ne m'attendais tellement pas à réaliser tout ça, ce voyage, ces rencontres, ces écrits! De ce coup de téléphone passé à ma sœur en sortant du bureau tandis que je rentrais chez moi à pied ont découlé beaucoup de décisions et d'actes.

Sans en avoir l'air, bien au contraire, elle y tenait à son héritage algérien. Elle sortait donc de sa réserve lorsque je franchissais certaines limites. Elle s'opposait à mon choix et, à la manière d'une gifle, me reconnectait à une lignée qui, sans la rayer totalement, n'avait que peu d'importance parce que composée d'ombres, de vides, d'inconnus.

Je n'ai pas encore d'enfant. Quand je pense à une paternité future, j'imagine très bien les enfants, moins bien la mère.

Beaucoup de pans de l'histoire familiale m'échappent et je m'interroge sur la manière de pouvoir être père quand ce qui me lie à mes ancêtres est un énorme vide.

Ethnographier le quotidien de mon grand-père et le mien reviendrait à comparer deux tribus que rien n'unit, l'une en Amazonie, l'autre, dans le bush australien. Si mon grand-père devait me suivre sur une semaine, il aurait plus d'une occasion d'être choqué.

Il n'est plus là, je ne l'ai jamais connu.

Je n'ai connu aucun de mes grands-parents, tous restés en Algérie ou morts avant ma naissance.

Ma grand-mère maternelle furtivement, à 6 ans. Je dis furtivement parce que c'était durant mes seules vacances d'été en Algérie. Je l'ai vue une fois dans ma vie.

Le voilà mon héritage. Une lignée d'inconnus.

Je ne compte pas les points, je ne pointe pas du doigt. Je m'interroge, juste.

Comment passer de l'enfant au père sans ces modèles? J'ai beau observer le quotidien de mes frères et sœur, ceux qui sont parents, je n'arrive pas à percevoir autre chose que la gestion du quotidien justement.

De l'extérieur ils font face, chacun à leur manière, pour gérer leur foyer mais je n'arrive pas à percevoir les valeurs qui sous-tendent leurs pratiques éducatives.

Je m'égare. Ou pas.

Je me demande quelle place donner à cette particularité qui est la mienne dans l'éducation que je donnerai à mes enfants. Simplement faire comme si elle n'existait pas? Remettre sans cesse la question au lendemain?

Le mois précédent mon voyage en Algérie a été dur. Il a été intriguant sur certains aspects. J'ai fait plusieurs rêves étranges.

Dans l'un d'eux, je revoyais cette jeune femme marocaine rencontrée à un mariage. Dans mon rêve, nous étions suivis par mon ex, française, dans la rue. C'était la première fois que je sortais avec une jeune femme maghrébine et j'avais peur à l'idée d'envisager de fonder un foyer avec elle.

Peur qu'on ne s'entende pas sur l'éducation à donner à nos enfants, peur qu'elle veuille qu'on s'installe au Maroc et qu'on coupe les ponts avec la France, peur que mes enfants ne voient jamais le pays qui m'a vu naître, m'a fait grandir. Peur de couper, encore une fois, une lignée chaotique.

Ce rêve figurait un dilemme que je porterai toujours en moi : quelle place donner à mon éducation française et à mon éducation arabe dans les valeurs que je transmettrai à mes enfants?

Dans un autre rêve, il s'agissait de garder la fille de mon frère, alors qu'il n'en a pas. Je refusais, l'occasion d'une dispute. Il menaçait de la renvoyer en Algérie, là où il l'avait adoptée, si je ne la gardais pas une après-midi.

Mon esprit attendait la nuit pour mettre en scène et jouer les angoisses qui m'habitent.

Elles n'existaient pas, ou alors étaient enfouies, avant que je décide de faire ce voyage en Algérie.

Dans mes rêves, il était question de liens qui se rompent, de disputes récurrentes, de risques d'isolement, de tentations extrêmes sans que personne ne les empêche. Envisager le chaos, vivre l'éclatement.

Un monde qui meurt, un autre qui naît et le cycle infernal qui se perpétue.

J'appelais mon père dans mes rêves pour qu'il recolle les morceaux mais il se contentait de rire en s'éloignant.

A choisir, j'aurais aimé qu'il me montre le visage de ses parents et de ses beaux-parents, qu'il me les présente, qu'ils me connaissent, qu'ils puissent voir comment je mène ma vie, qu'ils me donnent leur bénédiction, ou pas, sur les choix que je fais.

C'est l'héritage que j'attends. Les bénédictions de grands-parents que je n'ai jamais connus.

Pourquoi ils ne m'apparaissent jamais en rêve, eux?

Pourquoi mon esprit ne leur offre aucune place dans les scénarios qu'il décide de jouer la nuit?

Je garde précieusement deux reliques ayant appartenu à ma grand-mère maternelle comme des trésors inestimables : un pot en terre cuite et une couverture de sol. Je ne possède rien d'autre lui ayant appartenu. J'enviais en silence mes camarades d'école qui passaient du temps chez leurs grands-parents quand j'étais plus jeune.

Les jours passent, les mois, les années. Je n'en ressens pas l'envie, ou alors, c'est un désir violent et éphémère.

Procréer. Enfanter. Être père.

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