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15/08/2015 08h:39 CET | Actualisé 15/08/2016 06h:12 CET

Bledek: je subis un divorce de l'Histoire (03)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algérie

Mon histoire ressemble à celle de beaucoup d'autres. Elle est aussi unique.

Elle est le produit d'autres histoires qui se sont croisées, se sont rejointes, se sont séparées.

A ma naissance, beaucoup de choses étaient déjà écrites, avant même que j'aie poussé mon premier cri. Il aura fallu toutes ces années pour savoir comment me positionner entre ces bras qui se tendent et ces bras qui rejettent, ces regards bons qui deviennent mauvais l'instant d'après et inversement.

Je parle de la France et je parle de l'Algérie.

Je parle des Français et je parle des Algériens.

Ce couple qui s'est uni il y a deux siècles et qui n'en finit pas de jouer une comédie qui me fatigue. Tout cela au détriment de beaucoup.

C'est une histoire unique et en même temps, universelle. Tel un enfant de divorcés qui doit subir la haine des uns, les chantages des autres et qui, au final, décide de faire l'autruche en attendant que l'orage passe.

Quand tu es enfant, les événements, tes parents, ton entourage te modèlent comme bon leur semble. Tu ne contrôles rien, tu vas là on te dit d'aller, tu fais ce qu'on te dit de faire.

Quand tu grandis, tu penses avoir l'illusion que tu es maître de ton destin. C'est une grosse erreur. Tu subis tout autant les conséquences de décisions et d'actes qui ne sont pas les tiens, les actes des générations qui t'ont précédé.

Est-ce que je suis le seul à me demander comment ne plus subir les conséquences de l'Histoire afin de vivre la mienne?

Si on oublie mon nom, si on oublie ma race, l'endroit où je suis né, l'endroit où j'aurais du naître, si on met de côté mes origines réelles, mes origines supposées, je suis né en tant qu'être humain.

Je suis né en France, j'y vis. Je ne vais pas m'excuser d'être là, je ne vais pas en avoir honte, je ne vais pas entrer en guerre contre qui que ce soit.

J'aimerais simplement comprendre. Comprendre pourquoi c'est si difficile parfois, simple la plupart du temps mais difficile parfois.

Je ne veux pas être une victime, je ne veux pas être un suspect, je ne veux pas être un traître.

La France, j'ai eu le temps de l'observer, de la peser et de me positionner. Je la connais.

Pas l'Algérie.

La France a ses qualités et ses défauts. C'est elle qui a eu ma garde.

Pas l'Algérie.

Il y a deux France: celle des médias et celle que je vis au quotidien.

La France des médias attise les conflits, pointe du doigt, accuse, s'emporte, panique, cède à ses peurs, amplifie, divise, enferme.

Elle veut faire de moi une victime et un suspect.

La France que je vis au jour le jour et tout inverse. Elle est généreuse, bienveillante, me tend les bras, m'instruit, me libère, me porte et m'encourage.

J'ai eu beaucoup de chance.

Certains cèdent aux caprices de la première pour s'enfermer dans une vie qui n'est pas la leur. Je pense aux jeunes des banlieues. Génération gâchée.

Je n'ai pas grandi en banlieue mais je refuse de croire que la France, seule, est responsable de tous ses maux.

Maman a eu la garde, maman a fait ce qu'elle a pu.

Où était papa ?

J'ai grandi sans vraiment connaître l'Algérie. On n'en parlait pas.

Les émotions, les sentiments flottaient dans l'air. Il n'y avait pas de mots qui auraient permis de comprendre, juste un flot d'émotions, électriques, menaçantes. Elles s'amoncelaient comme un gros nuage gris en été juste avant le tonnerre. J'espérais que le vent chasserait ce nuage qui risquait de tout anéantir s'il crevait.

L'Algérie de mon enfance, celle de mon adolescence et avant que je sois assez grand pour complètement l'ignorer, c'était ce gros nuage noir et lourd qui menaçait l'horizon. Je préférais contempler un ciel vide plutôt que de commencer à voir les gouttelettes s'agréger.

A la fois, les choses me paraissaient étranges. Certains non-dits flottant dans l'air familial semblaient au contraire, nostalgiques, soupirant, en manque d'une présence.

Naviguant dans ces vents contraires, j'observais mes semblables se débattre comme ils pouvaient.

Dans quelle direction aller pour les faire cesser ces courants contraires? Ils tannent la peau d'une couleur terne, peau innocente à la naissance.

Certains appels à l'aide sont restés sans réponse. Beaucoup de questions ont fini dans l'oubli avant même d'avoir traversé ma bouche. Il m'a fallu être patient avant que la vie propose des occasions de faire la paix. Il m'a fallu être patient avant que la vie mette sur ma route des gens pour me faire comprendre que je n'avais rien à craindre.

Je n'y pouvais rien si la France et l'Algérie avaient divorcé dans le sang, je n'y pouvais rien si maman avait eu ma garde exclusive. Je n'y pouvais rien si les uns détestaient l'une au profit de l'autre ou inversement ou les deux.

J'ai eu besoin de faire le vide en moi et d'arrêter d'écouter les sons autour, d'arrêter d'absorber des émotions qui n'étaient pas les miennes.

Mettre des limites et commencer à cultiver mon jardin. Petit à petit. Patiemment. Sereinement.

Ensuite, j'ai ouvert les yeux et j'ai compris que je n'avais besoin de personne pour faire face à l'inconnu.

J'ai voulu prendre un nouveau livre et écrire, seul, la première page.

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