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19/11/2015 07h:59 CET | Actualisé 19/11/2016 06h:12 CET

Attentats de Paris: Eléments d'analyse d'une opération d'envergure

L'engagement fort et déterminé de la France dans la lutte globale contre le terrorisme n'était pas étranger à ces attentats représailles lancés par le groupe "État islamique". En effet, la participation des forces aériennes françaises aux frappes en Irak et tout dernièrement en Syrie ont amené les dirigeants de cette nébuleuse à commanditer, planifier et faire exécuter cette expédition punitive au demeurant annoncée, pour montrer que leur capacité de nuisance,

AFP

TERRORISME - La France a été frappée au cœur de la ville lumière pour la deuxième fois en dix mois, avec une violence, une rapidité, des moyens et un mode opératoire inédits dans l'histoire du terrorisme. En quelques minutes, la capitale a été "honteusement, lâchement et violemment" agressée: 130 morts, 352 blessés dont 90 en urgence absolue, et donc qui pourrait être revu à la hausse. Au delà du factuel désormais connu, il me semble opportun de livrer quelques éléments d'analyse géopolitique et opérationnelle pour essayer d'en tirer des enseignements utiles.

Capacité de nuisance...

L'engagement fort et déterminé de la France dans la lutte globale contre le terrorisme n'était pas étranger à ces attentats représailles lancés par le groupe "État islamique". En effet, la participation des forces aériennes françaises aux frappes en Irak et tout dernièrement en Syrie ont amené les dirigeants de cette nébuleuse à commanditer, planifier et faire exécuter cette expédition punitive au demeurant annoncée, pour montrer que leur capacité de nuisance, même entamée, reste intacte en dépit des frappes des coalitions. En outre, la France qui se prépare à abriter un événement mondial et crucial sur l'avenir de la planète et auquel assisteront les représentants de 196 pays dont les plus puissants et les plus pollueurs, a été visée, comme pour gâcher ce forum tant attendu.

Les attentats du 13 courant relèvent de l'inédit et constituent un cas d'école qui mériterait d'être analysé pour tirer des enseignements utiles pour plusieurs raisons.

La préparation, l'organisation logistique (achats des armes, munitions et explosifs), les mouvements et les locations de chambres d'hôtels et d'appartements n'ont malheureusement pas été détectés par les "radars" de la communauté du renseignement, toutes vocations confondues. Après l'euphorie de l'union nationale légitime et nécessaire se posera inévitablement la question de l'efficacité et du dysfonctionnement, en dépit du fait que le risque zéro n'a jamais existé, n'existe pas et n'existera jamais.

Le renseignement humain indispensable n'aurait visiblement pas fonctionné et pose la question du "tout technologique", et de la participation citoyenne à la sécurité collective. Ces opérations commanditées, planifiées et exécutées avec une précision militaire revêtent un caractère hybride dans la mesure où il y a un amalgame de moyens (fusils d'assaut, ceintures, bonbonnes explosives et armes blanches). Le mode opératoire l'est aussi dans la mesure où les assaillants ont allié l'assaut, l'explosion et la prise d'otages, tactique qui nécessitent une formation pointue qui ne pourrait être dispensée que dans les camps d'entraînement de Daech, et requiert le temps nécessaire et suffisant pour sa mise en oeuvre.

La simultanéité, la coordination parfaite, la temporalité et la dispersion des cibles (hormis pour l'opération au stade de France) relèvent d'une précision jamais vue et pose la question de la capacité des États à faire efficacement face à des crises associées.

Un nouveau phénomène devrait également être regardé de près, à savoir celui de la "fratrie", qui constitue une contagion familiale inquiétante: les Merah, les Kouachi, les Abdeslam et les Abaoud sont autant d'exemples qui illustrent ce phénomène et interpellent sur l'absence de détection des changements comportementaux dans une même famille.

Enfin, le lancement de sept à huit kamikazes pour une opération de grande envergure laisse augurer que la nébuleuse terroriste disposerait d'une réserve potentielle de bombes humaines jetables, qui mériterait des diligences pour cerner cette nouvelle donne. En outre, il ne serait pas inutile de se pencher sur la féminisation du mode kamikaze, une première en France, pour pouvoir y apporter des solutions adéquates.

Éviter la "surcrise"

Trois jours après les attentats et à la faveur de l'état d'urgence, de la coopération internationale, de la mise en œuvre de l'investigation numérique et des perquisitions effectuées dans des domiciles suspects, les services de sécurité ont su anticiper une "surcrise" qui allait faire sombrer le pays dans le chaos. En effet, ils ont pu faire avorter un projet imminent d'attentat.

Cette performance à mettre à l'actif des organismes de sécurité mérite tous les éloges à leur égard, car cet attentat aurait chamboulé toutes les prévisions et même les agendas. Bravo ! Le seul bémol reste l'annonce par la presse de la présence sur les lieux d'Abdelhamid Abaoud, belge coordinateur probable des actions de Paris et personnage très médiatisé par ses "challenges" terroristes à Molenbeek-St-Jean (commune de Bruxelles et bastion incontestable du terrorisme européen), qui pose la difficulté du secret, gage de réussite des opérations anti-terroristes.

Tirer des enseignements

L'anticipation reste le meilleur moyen de lutter contre le terrorisme, et son arme ne peut être que le renseignement prévisionnel capable d'identifier la menace, d'évaluer le risque et donc la probabilité d'occurrence pour réaliser la parade appropriée. Passé ce stade, on tombe dans la gestion de crise coûteuse, longue et peu rassurante. L'adage "il vaut mieux prévenir que guérir" prend ici toute sa signification.

Le trafic d'armes est très répandu en Europe et constitue un chantier urgent pour les États, pour priver le terrorisme et la criminalité transnationale organisée du moyen de son épanouissement. La guerre contre les bastions terroristes au Proche Orient par des frappes aériennes a montré ses limites. Cette guerre ne se gagnera d'ailleurs qu'au sol et il est temps d'y aller.

Le terrorisme, à l'instar de toute criminalité, est ingénieux, inventif novateur et machiavélique et il est urgent de procéder à des études prospectives à long terme pour penser l'évolution de son organisation, de ses méthodes, quitte à penser l'impensable.

La résilience sociétale est une arme efficace contre le radicalisme et le terrorisme. Elle ne se décrète pas, elle s'inculque, s'entretient et se consolide à travers la communication et la sensibilisation du citoyen, mais aussi par la production du contre discours pertinent à même de détruire les thèses radicales obscurantistes. Telles sont quelques pistes de réflexion qui, j'espère, susciteront le débat.

Galerie photo Les hommages sur les lieux des attentats à Paris Voyez les images