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14/04/2016 14h:07 CET | Actualisé 15/04/2017 06h:12 CET

Maroc: L'entrepreneuriat social, utopie ou chemin d'avenir?

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ÉCONOMIE - L'entrepreneuriat social de type "social business" est un thème qui prédomine de nos jours et connaît un essor important ces dernières années. Il est de plus en plus employé pour désigner de manière générale l'économie sociale et solidaire (ESS) qui ambitionne de mettre les activités économiques au service de l'homme et aspire à apporter une réponse durable et une solution alternative aux défis multiples posés par les crises économiques, sociales, environnementales et morales.

Au sens large, l'idée de l'entrepreneuriat social, c'est l'idée de créer de la richesse et de placer l'efficacité économique au service de l'intérêt général. Dans un contexte où nos concitoyens ont un regard désabusé et critique sur l'économie capitaliste qui, selon eux, serait synonyme de lucre, de spéculation, l'ESS représente un espace de respiration pour un public non solvable et pauvre et propose des alternatives dans lesquelles les vertus du partage des gains et de pouvoir sont mises à l'honneur.

Au Maroc, des efforts pour lutter contre les facteurs multidimensionnels de l'exclusion ont été faits, tels que l'adoption de l'Initiative Nationale de Développement Humain (INDH), les stratégies sectorielles (Tourisme 2020, Artisanat 2020, Maroc vert, etc.), et les programmes d'auto­emploi à l'instar de Moukawalati.

Ces stratégies ont permis une évolution exponentielle des coopératives dont la majorité opère dans les secteurs de l'agriculture (35%) et de l'artisanat (41%). Si ces programmes sociaux permettent de résoudre certaines figures de l'exclusion, ils ne résolvent pas le problème du chômage et ne permettent pas la création d'emplois qui reste la voie royale qui mène vers la dignité.

La majorité de ces programmes sociaux, bien qu'ils aient des stratégies d'encouragement de l'entrepreneuriat, semblent bénéficier davantage aux coopératives agricoles et artisanales et peinent à toucher les autres secteurs porteurs. Créer des coopératives est certainement un acte positif et louable, mais ça ne résout pas les problèmes actuels des citadins qui sont les plus touchés par le chômage, sachant que la majorité des coopératives se trouvent surtout en milieu rural.

Au Maroc, les entreprises sociales restent amplement sous­-développées. Elles prennent souvent la forme d'une ONG. Si ces organisations ont le vent en poupe, la plupart d'entre elles affichent des moyens limités; leurs revenus proviennent de la générosité qui s'exprime particulièrement par les dons. Quand les méthodes traditionnelles ne permettent pas de faire face aux problèmes sociétaux, on invente alors un nouveau dispositif tel que l'Entrepreneuriat Social (ES) qui est à la pointe de l'innovation sociale.

Il faut donc dépasser les logiques de dons, de l'assistanat et de la charité, en créant des fondations­-entreprises gérées comme des start­-up, ce qui permettra sûrement de créer de la richesse et d'intégrer les sans emplois dans le monde du travail. En Europe, l'économie sociale représente 10% de l'ensemble des entreprises, soit 2 millions d'entreprises qui emploient plus de 14 millions de salariés. Rien qu'en France, on a enregistré depuis 2000 une hausse de 24% d'emplois supplémentaires dans les entreprises d'économie sociale contre 4% dans l'emploi privé.

Ce secteur compte actuellement 215.000 entreprises avec plus de 2 millions de salariés. Outre sa dynamicité, l'économie sociale a joué un rôle contracyclique en période de crise et a continué à recruter. C'est aux États­-Unis dans les années 1990 que l'entrepreneuriat social est apparu grâce aux entreprises et aux fondations qui, par philanthropie, l'ont largement développé. Leur but était de soutenir les acteurs qui agissent au quotidien afin de lutter contre les problèmes sociaux.

Il importe de signaler que la philanthropie aux États­Unis représente 10% de l'économie américaine et 10% des emplois. Les principes qui régissent ces entreprises sociales sont les suivants: la non­lucrativité individuelle, les profits sont réalloués vers le développement de projets sociaux; la gestion démocratique, chaque membre participe à la prise de toute décision relative à l'entreprise; l'utilité sociale de la structure.

Ce sont ces mécanismes de fonctionnement qui ont donné naissance au mouvement du "social business". Quand on parle de l'entrepreneuriat social on cite souvent le groupe coopératif Mondragon, septième groupe espagnol qui possède 125 usines de production et plus de 11.000 employés, présent dans 60 pays. Le groupe est un modèle d'innovation basé sur la coopération et le partage des connaissances entre des professionnels aux profils différents et ayant comme stratégie d'affaire la "pensée innovante".

Si ce modèle entrepreneurial a fait ses preuves ailleurs, il reste encore très marginal au Maroc. Certes, ce dernier compte actuellement plus de 12.000 coopératives qui rassemblent 450.000 membres, mais leur impact social n'est pas immense et reste en dessous des attentes. En plus, la majorité de ces coopératives sont décriées pour leur fonctionnement et leur inefficacité. Cela est dû au fait que leur création, qui s'inscrit dans un dispositif global ayant pour but de générer une réponse aux problèmes de précarité et d'exclusion, a été formulée dans l'urgence.

Tous les programmes de financement de la création d'entreprises ont capoté, le dernier en date est le programme "Moukawalati". L'entreprise sociale n'a pas encore eu le temps d'être véritablement développée au Maroc, ce qui explique le désintérêt et la frilosité des banques envers les entreprises sociales et la faiblesse de solutions offertes par le secteur privé aux "business angels" qui pénalisent les entreprises sociales de bonne foi.

Pour remédier à cette situation, les pouvoirs publics doivent encourager et nouer des partenariats avec les entreprises sociales pour la prestation de ces services de santé, d'éducation, etc. Accompagner et soutenir les entreprises sociales qui s'engagent dans des secteurs clés comme l'emploi, la santé et l'éducation semble prometteuse. L'économie sociale est ancrée dans les territoires, elle crée plus d'emplois et permet d'optimiser les dépenses publics. Il faudrait donc s'inspirer du Québec qui est un modèle de co­-construction des politiques publiques.

La question qui se pose concerne tout d'abord est la capacité des bailleurs et des investisseurs privés à comprendre et à résoudre les problèmes sociétaux, et à y répondre en maintenant l'objectif d'intérêt général au­-dessus du privé. L'entrepreneuriat est aussi une question d'éducation. Les programmes d'enseignement sont appelés à mettre en avant la créativité et l'innovation. Ceci passe aussi par les bonnes formations; la plupart des grandes universités (Harvard, Yale, HEC, ESSEC, etc.) ont créé des modules sur l'entrepreneuriat social.

Il faut donc entreprendre dans des secteurs où il y a des besoins fondamentaux, d'où la nécessité de se développer et de créer de grands groupes afin d'avoir un impact social plus fort.

L'entrepreneuriat social apporte des réponses innovantes à plusieurs défis importants: systèmes alimentaires industriels, partages des ressources, énergies propre (coopératives éoliennes citoyenne), finance solidaire. Il faut se positionner sur les secteurs d'intérêt général afin de répondre aux besoins fondamentaux des populations: bien se nourrir, bien se loger, bien se soigner, lutter contre les exclusions et la protection de l'environnement.

La promotion et le développement de l'entrepreneuriat social au Maroc est nécessaire et doit s'inscrire dans un processus de renforcement des capacités des ONG; versement de subsides aux entreprises sociales; facilité d'accès aux services financiers pour les entreprises sociales et leur accorder un régime préférentiel pour la fourniture de certaines prestations sociales. Les entreprises sociales peuvent devenir un moteur de la croissance économique.

La KickStart International Foundation au Kenya a ainsi réussi à sortir de la pauvreté un très grand nombre de personnes (plus de 500.000). La Grameen Bank du Bangladesh emploie environ 35.000 personnes. Aux États­-Unis, le Community Housing Partnership, qui propose des formations professionnelles et des emplois à d'anciens détenus et sans­-abri, a remarqué que pour chaque dollar investi, l'entreprise générait une économie de quatre dollars, à cause de la chute du nombre de récidivistes et de la hausse du taux d'emploi.

Il est temps de fertiliser le monde capitaliste par les idéaux de l'économie sociale. La culture de solidarité qui forme le principe fondateur de l'ESS fait partie des traditions de la société marocaine: la touiza, la gestion des biens habous sans oublier la jmaâ (assemblée des sages); l'institution qui exprime la volonté collective de coopération.

Je ne peux mieux clore cet article qu'en citant Edgar Morin selon lequel "le chemin de l'espérance" passe par l'engagement, alors adoptant l'attitude de l'indignation et de l'engagement, comme disait Stéphane Hessel: "engagez­-vous".

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