27/12/2016 13h:18 CET | Actualisé 28/12/2017 06h:12 CET

Boire du lait, une fausse bonne idée?

CONSOMMATION - La consommation de lait serait-elle une habitude alimentaire occidentale encouragée par le marketing de l'industrie laitière? La plupart des travaux scientifiques sont d'accord pour affirmer que la consommation de lait est ancienne. Selon les chercheurs, les débuts de l'exploitation laitière remontent au VIIIe millénaire avant notre ère.

JGI/Jamie Grill

CONSOMMATION - La consommation de lait serait-elle une habitude alimentaire occidentale encouragée par le marketing de l’industrie laitière? La plupart des travaux scientifiques sont d'accord pour affirmer que la consommation de lait est ancienne. Selon les chercheurs, le début de l’exploitation laitière remonte au VIIIe millénaire avant notre ère. Déjà, vers 500 ans avant J.-C, Charaka, médecin traditionnel indien, évoquait l’importance du lait et de ses produits dans la vie humaine. Au VIe siècle, le lait faisait déjà partie de la pharmacopée traditionnelle chinoise. Au Japon, la trace écrite la plus ancienne du lait remonte à l’an 700. Le lait, là encore, y était utilisé comme médicament par la famille impériale.

Tout au long du temps, l’homme a associé le lait à sa culture. Ainsi, dans les vastes espaces désertiques et semi-désertiques du Sahara et du Sahel, où l’on pratique l’élevage extensif, les troupeaux se composent d'une majorité de femelles laitières et ceci afin de permettre aux familles d’avoir du lait la majeure partie de l’année. En Asie centrale, le lait, qui est consommé sous forme fermentée, fait partie intégrante de la culture culinaire et de l’identité culturelle locale. On lui prête des vertus thérapeutiques, prophylactiques et médicinales.

Toutefois, malgré l’ancienneté de leur utilisation des produits laitiers, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique ne sont pas les grands consommateurs de lait et de produits laitiers à l’instar des pays développés (l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Australie) où la consommation de lait par habitant, selon la FAO, dépasse 150 kg par an. Au Vietnam ou au Sénégal, la consommation de lait par habitant est de moins de 30 kg de lait par an. Dans les pays en développement, avec les changements d'habitudes alimentaires, la consommation de lait par habitant, d'après les données de la FAO, ne cesse de progresser; elle a pratiquement doublé depuis les années 1960.

Les questions qui se posent sont de savoir pourquoi est-il si avantageux de consommer du lait? Le lait est-il bénéfique pour la santé? Pourquoi recommande-t-on de consommer trois produits laitiers par jour, sachant que le breuvage blanc est accusé de causer des troubles de la digestion à cause de l’intolérance au lactose?

Selon les géants de l'agroalimentaire, la galactothérapie (le soin par le lait) s'appuie sur de solides arguments: le lait est une source de protéines et de vitamines. Il est aussi riche en calcium, qui participe à la solidité des os et des dents, etc. Cependant, les facultés et les bienfaits du lait sont régulièrement remises en question. En 2007, Thierry Souccar a fait un grand tapage médiatique avec son livre "Lait, mensonges et propagande" dans lequel il conteste les bienfaits des produits laitiers pour nos os.

Dans des pays comme l’Inde, le Japon ou le Pérou, la prise de calcium ne dépasse pas 300 mg en moyenne par jour. Malgré cela, les fractures y sont relativement rares par rapport à l’Europe. Selon des études scientifiques, une forte consommation de lait pendant l'adolescence n’engendrerait aucune baisse du nombre de fracture de la hanche.

Pire encore, selon les cancérologues, les molécules produites par la vache et qui favorisent la multiplication cellulaire pourraient avoir un effet nuisible pour la santé, surtout pour les adultes. De son côté, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) remet en question les études selon lesquelles le lait pourrait préserver contre le cancer du colon et le cancer de la vessie. Selon l'agence nationale française de sécurité sanitaire, une consommation abusive des produits laitiers pourrait provoquer l'excès de cholestérol source de maladies et de décès cardiovasculaires, sachant que 70% des graisses renfermées dans le lait sont saturées.

Un autre aspect mérite qu'on s'y attarde: l’intolérance au lactose, ce sucre présent dans le lait.

Mais en fait, c’est quoi "l’intolérance au lactose"?

L’intolérance au lactose est un problème de digestion provoqué par une insuffisance du lactase, l’enzyme de digestion du lactose (glucide présent dans le lait et les produits laitiers) ce qui entraîne des symptômes gastrointestinaux inconfortables: c'est l'intolérance au lactose. La possibilité de développer une intolérance au lactose est très mince en bas âge, mais elle augmente avec le temps. Elle touche rarement les nourrissons et les enfants de moins de 3 ans et à partir de l’âge de 5 ans elle devient habituelle.

Les ¾ de la population mondiale ont des difficultés à digérer le lait. Résultat: ils souffrent de diarrhées, ballonnements ou maux de ventre. Pire encore, une consommation excessive de lait est suspectée de favoriser certaines pathologies telles que les saignements de la muqueuse intestinale.

Notre tolérance au lactose est à son apogée au début de la vie, puis diminue avec l'âge. Toutefois, les populations adultes du nord de l’Europe possèdent la faculté de digérer le lactose à l’âge adulte. Ceci est dû simplement à une mutation qui conduit à la persistance de la lactase (protéine codée par le gène LCT) à l’âge adulte et qui permet de dégrader le lactose et donc de digérer le lait. Selon l’archéozoologue et biologiste Jean-Denis Vigne, cette capacité génétique à pouvoir digérer le lait à l’âge adulte a très vraisemblablement augmenté avec le temps. Aujourd’hui, selon le CORDIS (service d’information sur la recherche et le développement de l'Union européenne), plus de 90% des populations adultes du nord de l’Europe possèdent ce gène.

Qu'en est-il de la consommation du lait au Maroc?

Malgré le développement plus ou moins rapide des capacités de production de l’industrie laitière (1,2 million de vaches laitières et 2,6 milliards de litres en 2015), la consommation de lait au Maroc est de seulement 22 litres par an et par habitant ce qui est largement au-dessous de la recommandation de l’OMS, qui est de 90 litres par an et par habitant. Selon la Fédération interprofessionnelle marocaine du lait (Fimalait), depuis deux ans, la consommation du lait est en déclin au Maroc.

D’après les professionnels du secteur laitier, ce fléchissement de la consommation est dû à la défiance des consommateurs vis-à-vis du lait et aussi à une campagne de dénigrement du lait quant à ses bénéfices et ses effets sur la santé. La question qui se pose est la suivante: pourquoi cette inquiétude des consommateurs vis-à-vis du lait?

L’enquête que nous avons menée en 2016* à Kénitra au Maroc a révélé que 73% des répondants sont intolérants au lactose avec apparition plus ou moins importante des symptômes pathologiques (ballonnements et diarrhée). Les répondants ont exprimé des douleurs abdominales, des crampes et de la diarrhée suite à la consommation du lait, mais aucun d'entre eux n’a avancé l'hypothèse d’une allergie au lait ou d'une intolérance au lactose. Cela reflète la méconnaissance totale des problèmes liés à l’intolérance au lactose. On pourra expliquer ceci, d’une part par le fait que le Marocain a tendance à ignorer les malaises temporaires causés par le lait et d’autre part, la majorité des diagnostics médicaux penchent plutôt pour des gastroentérites.

Toutefois, les campagnes de sensibilisation aux problèmes liés à l’intolérance au lactose, les réseaux sociaux et la multiplication des sites web médicaux et de santé qui ont facilité l'accès aux informations concernant la santé, ont permis en effet d'augmenter la prise de conscience des effets néfastes du lait. Cela a eu pour conséquence un changement des habitudes alimentaires des Marocains qui ont réduit leur consommation du lait ou du moins le consomment sans lactose. Il ressort de notre enquête que 82% des répondants sont en faveur d’une consommation du lait sans lactose.

Une chose est sûre, contrairement aux campagnes marketing des professionnels du secteur laitier louant les vertus et les bienfaits du lait sur la santé et encourageant sa consommation, les produits laitiers ne sont pas essentiels à un régime alimentaire équilibré surtout pour les adultes. Ils ne sont pas l’unique source de calcium. Il existe d’autres aliments riches en protéines et en vitamines contenues dans les laitages tels que la viande, les œufs, le poisson, les légumineuses. Notre contribution ne cherche pas à attiser les hostilités et les frictions entre les professionnels du secteur agroalimentaire et la communauté scientifique, mais plutôt à ouvrir un débat fructueux sur la question.

* L'enquête a été menée auprès de 60 personnes à Kénitra et 60 personnes à Agadir.

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