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03/12/2015 13h:54 CET | Actualisé 03/12/2016 06h:12 CET

Proposons un autre genre de "califat islamique"

TERRORISME - Et si la menace du terrorisme islamiste et d'une nouvelle guerre mondiale étaient l'opportunité d'accoucher enfin d'un nouveau modèle de société arabe? Un modèle réaliste, fidèle à l'identité arabe et inclusif?

TERRORISME - Et si la menace du terrorisme islamiste et d'une nouvelle guerre mondiale étaient l'opportunité d'accoucher enfin d'un nouveau modèle de société arabe? Un modèle réaliste, fidèle à l'identité arabe et inclusif?

Incontestablement oui. Plus qu'une opportunité, c'est même le devoir de notre génération, qui doit d'urgence combler le vide qu'occupe le terrorisme pour exister avec une vision, des valeurs partagées, un projet commun, dans lesquels chacun(e) peut se reconnaître, se projeter et s'investir. Il nous faut repenser notre modèle de société, dont nous sentons qu'il atteint ses limites, et oser nous poser des questions. Quel équilibre trouver pour faire de la religion une base d'élévation de l'esprit critique et de l'émancipation intellectuelle? Quel modèle d'intégration voulons-nous: régional ou panarabe? Au Maroc, quelle société voulons-nous pour nos fils et nos filles? Comment réintégrer les quartiers abandonnés dans notre société? Comment l'école doit-elle contribuer à assurer à chacun(e) la promesse d'un ascenseur social? Quelle place attribuer aux sciences et la culture?

Les questions sont si nombreuses et si complexes... mais nos capacités d'y répondre sont grandes! Nous avons des talents et des ressources qui ne demandent qu'à être mobilisés pour trouver des réponses à ces problématiques. Face à la terreur qui nous frappe, l'heure est à la mobilisation des forces armées mais aussi à la mobilisation intellectuelle et politique de tous les citoyens. Oui, il faut détruire les groupes terroristes et leurs acolytes, mais il faut aussi analyser ce qui les nourrit, poser à plat les dysfonctionnements et les injustices qui font que des assassins fanatisés bénéficient aujourd'hui du soutien de certaines franges de population, en Afrique comme en Europe. C'est sur la base de cette analyse profonde et sans fard que nous pourrons collectivement construire un modèle de développement réaliste, fidèle à l'identité arabe et inclusif, au Maroc et dans d'autres pays arabes.

L'origine du Mal

On le sait désormais: l'ingérence incessante des Etats-Unis et d'une partie du monde occidental, depuis le découpage du Proche-Orient aux accords Sykes-Picot de 1916, jusqu'à plus récemment en Irak, en Afghanistan ou en Somalie, a créé un désordre régional inoui. Le terrorisme s'est nourri de la frustration et de l'humiliation, que les puissances occidentales, avec la bienveillance de quelques régimes arabes, ont largement contribué à installer. L'éclosion de groupes terroristes, parfois soutenus, armés et manipulés par l'Occident, alliée à la destabilisation de régimes certes non démocratiques mais qui assuraient une certaine stabilité, ont accéléré l'effondrement des frontières et la croissance du monstre que nous affrontons aujourd'hui, que nous soyons Arabes ou Occidentaux.

Il est cependant trop simple de mettre l'Occident face à ses responsabilités et de ressasser le passé sans nous poser aussi la question du vide identitaire et culturel qu'affronte aujourd'hui le monde arabe. Amine Maalouf résume très bien cette réalité non assumée: "Les actes de terrorisme ont leur origine dans la désintégration politique et morale de plusieurs pays arabes et musulmans... La tragédie est si ample et si profonde qu'il faudra plusieurs décennies pour la surmonter"; avant de poursuivre: "Je demeure persuadé que le monde arabe aurait pu contribuer à la civilisation contemporaine comme il l'a fait pendant des siècles. En partie pas sa faute, en partie par la faute des autres, il n'a pas su emprunter cette voie. Au lieu de devenir un pôle de progrès, il s'est retrouvé en proie à une régression sans précédent. Le printemps arabe a failli être ce sursaut, il ne l'a pas été. "Tournons-nous donc vers l'avenir et posons-nous toutes les questions. Pourquoi notre civilisation arabe ne rayonne-t-elle plus? Qu'est-ce qu'être Arabe aujourd'hui? Et qu'est-ce qu'être Musulman? Qu'est-ce que l'être au Maroc? Qu'est-ce que l'être en France? Dans quelle société arabe et dans quel monde voulons-nous finalement vivre? Qu'est-ce qu'une société islamique moderne au XXIème siècle? En Europe, comment les Marocains du monde et plus généralement les Arabes doivent-ils conjuguer leur foi musulmane et leur citoyenneté au sein de leur pays?

Pour répondre à ces questions, et à bien d'autres, nos figures d'autorité se sont fragilisées dans le monde entier en préférant ne pas poser les questions sensibles. Dans une société qui éprouve des difficultés à débattre sereinement et à s'adapter aux évolutions en cours, le peuple a au contraire besoin de référentiels solides, loin des agitations médiatiques et d'une classe politique discréditée. La réponse de l'Italie est à cet égard une source d'inspiration. Immédiatement après les attentats de Paris, Matteo Renzi a décidé d'investir massivement dans la culture pour combattre la montée de tous les courants extrémistes. Et nous les Arabes? Dénoncer le terrorisme en disant "Ce n'est pas l'Islam" est évidemment une nécessité mais cela n'est plus suffisant. Ne laissons pas les autres nous dire qui nous sommes: posons sereinement le débat autour de notre identité arabe et de nos valeurs.

Faire du Maroc un phare du nouveau monde arabe

Nous proposons pour cela que le Maroc donne l'exemple et soutienne au plus haut niveau la création d'un "Groupe d'impulsion sociétale", réunissant les entrepreneurs, les décideurs, les artistes, les intellectuels, les chercheurs, les étudiants, les associations, les MRE... Ces personnalités débattront librement, dans une enceinte neutre politiquement, des questions qui traversent la société marocaine et plus globalement arabe, d'aujourd'hui et qui dessinent celle de demain. Analysons sereinement et sincèrement les causes du délitement de la société arabe. Les medias devront jouer pleinement leur rôle d'intermédiaire, pour expliquer et mettre en perspective les enjeux, pour informer et stimuler la pensée libre et les solutions qui sont proposées. L'Etat devra garantir que les analyses que le Groupe aura produites, soient prises en considération pour formuler une doctrine émancipatrice et directrice et la mettre en oeuvre avec tous les moyens utiles.

Le Maroc a la légitimité et l'influence suffisantes pour porter ce mouvement de réflexion au-delà de ses frontières, dans le Golfe et en Europe. La jeunesse à Ryad, à Abu Dhabi ou à Doha mérite mieux qu'un modèle non démocratique, où le nombre de fonctionnaires dépasse la charge de travail et où les revenus pétroliers servent souvent à financer les contrats d'armement au lieu de construire des universités ou des centres de recherche. Tendons la main aux populations des monarchies pétrolières, qui font partie de notre identité et de notre histoire, et construisons avec elles le modèle arabe de demain. La jeunesse française d'origine arabe du 93 ou des quartiers de Saint-Etienne ou de Toulouse, mérite mieux que d'être assimilée à Mohamed Merah. Construisons avec elle ce nouveau modèle arabe qui lui permettra de redéfinir positivement son identité et sa place dans son pays: la France.

Que nous le voulions ou non, que nous pensions que c'est chimérique ou complexe, les sociétés arabes sont face à leurs reponsabilités et n'ont plus d'autre choix que de faire leur révolution culturelle et idéologique. N'attendons pas des responsables politiques qu'ils nous apportent les solutions: prenons en main l'avenir du monde arabe et du monde tout court! Faisons nos révolutions coperniciennes individuelles et collectives, petites et grandes, immédiates et à long terme. Définissons notre nouveau modèle de société arabe et faisons preuve d'audace et de fermeté pour le rendre viable. Considérons Daesh comme le tournant de notre civilisation, proposons un autre "califat islamique" reposant sur l'intelligence, la liberté, l'ouverture et le respect mutuel. Et déplaçons pour cela l'influence arabe de Rakka au Caire, de Mossoul à Fès, du Nord-Est du Nigeria à Tunis, de Derna à Beyrouth...

Galerie photo Rabat rend hommage aux victimes des attentats de Paris Voyez les images