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03/03/2015 08h:58 CET | Actualisé 03/05/2015 06h:12 CET

Pourquoi El Khalfi a raté son passage sur Europe 1

Capture d'écran

BUZZ - Le passage de Mustapha El Khalfi sur Europe 1 en a surpris plus d'un.

Un ministre de la Communication et porte-parole du Gouvernement marocain, sur une grande radio française, cela laissait présager a priori d'un événement qui ferait date, a fortiori dans un moment clef du "réchauffement" des relations entre le Maroc et la France.

À priori seulement, car disons-le, ce n'est pas à un événement auquel nous avons assisté, mais à une triste anecdote, à un point tel que le journaliste d'Europe 1 semblait éprouver presque de la compassion pour notre ministre de la Communication.

Ce qui frappe le plus en regardant le podcast de cette interview radio, c'est le décalage qui s'est creusé entre deux univers foncièrement opposés: celui d'une presse libre et indépendante d'une part, et celui d'hommes politiques d'un autre âge, dépassés par l'ère du fact cheking et de l'exercice politique créateur de valeur.

En fait, la mésaventure de Monsieur El Khalfi regorge d'enseignements sur le défi du monde politique dans notre pays, mais aussi plus largement sur la communication publique et ses enjeux.

Crise des relations franco-marocaines: Circulez, y'a rien à voir ! (Quoique...)

Tout le sel de cette interview résidait, évidemment, dans le fond: les relations entre le Maroc et la France.

Or, en écoutant un El Khalfi hors sol, timoré, on écoutait l'un des porte-voix de la politique officielle du pays qui n'avait tout simplement pas les éléments de langage adéquats pour s'exprimer sur le sujet. Certes, le ministre a bien respecté un des principes de la prise de parole: ne donner que ses réponses, rien que ses réponses, et ne pas se laisser "embarquer" si on ne souhaite pas répondre.

Mais Monsieur El Khalfi a en revanche omis un principe élémentaire de communication qui consiste à éviter de censurer brutalement un sujet. Car plus on demande à une personne de ne pas penser à quelque chose, plus elle y pense. Cela s'appelle l'effet "Streisand".

Le 26 février, nous avons ainsi assisté à une séquence surréaliste où un ministre voulait à tout prix parler d'autre chose, en s'appuyant sur une phrase en boucle, "L'essentiel, c'est l'avenir", alors même que tout le public qui l'écoutait et le regardait ne pensait précisément qu'à ce qu'El Khalfi voulait esquiver.

"L'essentiel, c'est l'avenir": cette phrase devenue aujourd'hui l'objet de toutes les parodies sur les réseaux sociaux, loin de protéger le ministre d'une séquence de communication délicate, l'a enfoncé doublement, en créant d'une part un bruit médiatique négatif autour de sa prise de parole et en appuyant d'autre part là où le ministre ne voulait pas aller: la récente séquence chaotique des relations franco-marocaines.

El Khalfi ne s'est véritablement détendu qu'une fois la question "gentille" posée, ce qui lui a donné une soupape pour dérouler des éléments de langage creux, dans un style stalinien totalement dépassé, dans un français au débit poussif, alors qu'il avait là une formidable opportunité de mettre en perspective une crise désormais surmontée, de diffuser des messages clés sur la façon dont le Maroc est finalement sorti renforcé de cette crise, qui se termine avec l'annonce, par la France, de l'imminente décoration de Monsieur Hamouchi.

Le vrai sujet c'est donc le contenu, pas le français

Le problème des personnalités publiques marocaines actuelles en matière de communication ne se résume pas à un problème de technicité, dont la solution consisterait à dire "Offrez-vous du mediatraining en français, vous verrez c'est miraculeux!". Au fond, ce n'est pas bien grave d'avoir un accent en parlant le français, ce n'est pas un critère d'adhésion ou de rejet pour l'électeur marocain.

Le vrai problème, c'est le contenu des prises de parole, qui découlent directement de la relation de nos politiques avec les médias. La façon de communiquer de Monsieur El Khalfi n'est-elle pas, finalement, le reflet d'une mentalité et de façons de faire qui doivent évoluer aujourd'hui chez nos personnalités politiques?

Ces dernières sont aujourd'hui de plus en plus malmenées par les nouvelles relations avec les médias et le grand public, insufflées notamment par la transformation digitale. Elles n'ont pas encore saisi l'importance d'adopter un autre style, en se réinventant et en remplaçant la verticalité de l'information par l'interaction. L'interaction n'empêche pas de contrôler sa communication: cela demande juste de nouvelles méthodes -et si j'ose dire de bons conseillers.

Comme je l'ai déjà dit, il est urgent de changer les pratiques pour cesser de trimbaler cette image de communication politique poussiéreuse. Les Marocains méritent mieux.

Comment? En respectant le public, c'est-à-dire en acceptant que les médias fassent vraiment leur travail et en y répondant avec une communication moderne, qui porte une vraie vision et un projet politique partagé avec l'opinion.

Bref, en matière de communication aussi '"L'essentiel, c'est l'avenir"...

LIRE AUSSI:

>>Décryptage du bad buzz de l'interview de Mustapha El Khalfi sur Europe 1, par Marouane Harmach

>>La communication pour dépoussiérer la politique marocaine (BLOG par le même auteur)

Galerie photoLes commentaires des twittos marocains suite à la prestation de Mustapha El Khalfi sur Europe 1 Voyez les images

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