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12/05/2015 14h:17 CET | Actualisé 12/05/2016 06h:12 CET

Le style Benkirane ou l'agressivité politique

COM' - La réforme constitutionnelle de 2011 a octroyé au chef de la majorité le statut de Chef de gouvernement. Une avancée inédite dans un régime politique qui a pour point gravitationnel, depuis des siècles, la monarchie.

Abdelilah Benkirane et ses lieutenants savaient que les Marocains attendaient un homme politique providentiel ayant enfin de véritables prérogatives exécutives pour gouverner le pays. Le Chef du gouvernement a manié à merveille ce registre en choisissant délibérément une posture qui consiste à suggérer: "Nous, nous réformons en silence, et nous laissons le peuple juger du résultat".

Un PJD très actif, des prises de paroles optimistes, un Benkirane sur tous les fronts: les premiers mois du mandat du Chef de gouvernement ont donné le ton. Finie l'ère des premiers ministres attentistes qui ne bougeaient guère sans le feu vert du Palais - du moins, c'est le positionnement que les proches conseillers de Benkirane ont voulu instaurer.

Et à chaque fois que Benkirane a été en difficulté, il a eu recours à une violence verbale et gestuelle, désormais devenue sa marque de fabrique. La dernière en date s'est jouée en plein hémicycle en avril. En fait, il s'agit là du levier de la machine médiatique Benkirane: la stratégie de la tension, qui consiste à désigner régulièrement un bouc émissaire et à l'attaquer en créant un climat d'émotion collective.

De fait, Benkirane a érigé la brutalité permanente en un art dans lequel il excelle, tel un acteur de théâtre rompu à l'exercice de son jeu: posture autoritaire, doigt levé donnant la leçon, regard noir, paroles toujours plus vindicatives pour désigner aux Marocains les ennemis successifs du pays - les rentiers, les corrompus, le PAM... Les cibles se succèdent, les colères aussi.

Alors que quelques proches du Chef du gouvernement s'inquiétaient de l'arrivée d'une opposition mieux organisée, donc plus virulente, depuis que l'Istiqlal a rejoint les rangs du camp adverse, Benkirane lui, n'attendait que cela. Des joutes verbales d'une aprêté inouïe avec Chabat, le chef d'un parti très médiatisé: quelle aubaine pour entretenir la tension!

Si la voix de Abelilah Benkirane est devenue plus audible depuis quelques mois, c'est en effet grâce à ses justifications et réactions très vives face aux critiques, notamment celles venant de l'Istiqlal. Plus Chabat a pris la parole pour critiquer Benkirane, plus ce dernier a pu monter en puissance et dérouler sa stratégie de la tension permanente.

L'Aïkido politique

Benkirane pratique de fait une sorte d'"aïkido politique" - cet art martial qui consiste à utiliser l'énergie de son adversaire afin de le contrôler, le mettre hors de combat, et lui démontrer l'inutilité du combat. Plus l'attaque est agressive, plus l'énergie permettant de vaincre l'adversaire est facilement utilisable afin de le mettre K.O.

Cela dure depuis le début de son mandat et ne se limite pas à ses adversaires politiques. En 2012, il s'en prenait déjà à la directrice de l'information de 2M, Samira Sitail: "Elle ne nous laisse pas travailler", "Elle outrepasse son ministre de tutelle"...

On comprend bien la nécessité pour Benkirane de créer des séquences politico-médiatiques afin de se placer et se maintenir au centre du jeu politique, comme émetteur principal, afin d'entretenir aussi une dynamique de reprise voire de répétition médiatique, qui lui garantit de la visibilité et dope sa popularité.

Si cette stratégie de communication politique est certes habile, elle a néanmoins le désavantage de transformer la politique en une course permanente à la performance colérique. Or le Maroc a bien besoin d'autre chose: notre pays connaît aujourd'hui un des moments clefs de son histoire politique. Il est en phase de rodage de ses institutions à l'exercice démocratique et je ne le dirai jamais assez: les hommes politiques devraient être davantage à la hauteur de cet enjeu.

Galerie photoLes bourdes de Benkirane Voyez les images

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