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03/03/2015 05h:53 CET | Actualisé 03/05/2015 06h:12 CET

Les attaques de Paris: Parlons de la guerre contre le terrorisme

Les atrocités terroristes qui ont eu lieu à Paris le début du mois de janvier 2015 sont des crimes odieux et des massacres horribles qui ont laissé la société française terriblement secouée et il va sans dire que ces actes de violence doivent être fermement dénoncés sans réserve.

Comme tout moment marquant dans l'Histoire et en particulier tout épisode choquant, les attaques contre le magazine hebdomadaire français Charlie Hebdo ainsi que le supermarché casher ont été (et seront) instrumentalisées de différentes façons et dans le seul objectif de poursuivre d'insidieux agendas. Les tentatives d'occulter le contexte et d'évacuer les causes systémiques sous-jacents qui conduisent à ce type de violence sont en cours. Il est urgent de comprendre pourquoi ce type de violences continue de manière récurrente et le faire ne serait ni une justification pour un crime, ni une apologie de la violence.

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"Choc des civilisations" et Attaque sur "la liberté d'expression", vraiment?

Certains experts et politiciens ont défini ce qui est arrivé comme "choc des civilisations" entre d'une part les Occidentaux, éclairés et épris de libertés et d'autre part les Musulmans diaboliques et violents, comme s'il y avait quelque chose d'intrinsèquement violent dans l'Islam qui pousse les musulmans à commettre ces atrocités. Ce jugement effronté de l'Islam et les interprétations erronées et culturalistes qui en découlent font basculer la discussion de la politique à la sphère culturelle et rejette toute exploration sérieuse du "pourquoi" de ces actes. Le résultat est une réaction raciste contre les musulmans et des exhortations humiliantes envers eux afin de dénoncer et de se distancier des terroristes. A-t-on demandé aux "chrétiens" en Norvège à se distancer d'Anders Breivik qui a tué 77 personnes au nom de l'islamophobie et de la suprématie blanche?

De même, nous avons vu une claire tendance dans les grands médias à réduire ce qui est arrivé tout simplement à une attaque contre la liberté d'expression, une valeur "sacrée" et "absolue" dans les démocraties libérales occidentales, quelque chose que l'on se doit de préserver contre ces fondamentalistes qui ne peuvent pas supporter que l'on se moque de leur religion. Il y a une certaine malhonnêteté dans ce cadrage. Que dire de "liberté d'expression" lorsque des multinationales et des hommes riches contrôlent la majorité des médias dans le monde (y compris en France), limitant ainsi les voix alternatives d'émerger.

La liberté d'expression n'est pas intrinsèquement bonne ou noble. C'est son utilisation (et par qui) qui définit si elle est progressive et juste ou réactionnaire et haineuse. La liberté d'expression n'est pas au-delà de la critique et reconnaissant ceci n'est nullement un appel à limiter cette liberté. Comme il a été démontré à travers l'Histoire, la critique de la religion est une condition historique clé pour l'avancement des connaissances, l'émancipation politique et la libération des femmes, et en condamnant la liberté d'expression ou en essayant de la limiter (en prétextant l'insulte ou le blasphème) juste parce que certains l'utilisent de manière réactionnaire n'est pas justifié.

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Nous sommes tous Charlie! Qui est Charlie?

Cela nous amène au slogan "Nous sommes tous Charlie" qui a été insensiblement déployé un peu partout ces derniers jours. Nous ne devons pas confondre entre la défense de la liberté d'expression et l'identification avec une institution raciste et islamophobe. Dénonçant la violence contre Charlie Hebdo ne signifie pas ignorer leur contribution au climat islamophobe en France (et en Europe) aujourd'hui. Il y a eu beaucoup de rationalisation autour de ce rôle joué par le magazine en argumentant qu'il visait toutes les religions, sans discrimination. Mais nous ne devons pas oublier que la critique de la religion se fait dans un contexte où règnent une islamophobie extrême et une agression impérialiste sur les pays à majorité musulmane. Le magazine souscrit à la "guerre contre le terrorisme" et avec sa satire n'a fait qu'ajouter à l'oppression des communautés musulmanes déjà stigmatisés et persécutés. Satire devrait cibler l'oppresseur et le puissant pas les opprimés et les faibles. La "Liberté d'expression porte donc en soi une responsabilité et la première couverture depuis les attentats illustrant le prophète Mohamed démontre comment ce contexte d'islamophobie est complètement ignoré.

Nous ne pouvons pas apprécier pleinement la situation sans tenir compte de ce climat d'Islamophobie d'État qui ne cesse de s'accroître (la loi du voile en 2004, le discours autour de la révolte urbaine en 2005, loi sur le niqab, le débat sur l'identité nationale, l'exclusion des mères voilées de voyages scolaires, l'interdiction des manifestations en solidarité avec les Palestiniens...) et qui normalise le dénigrement des Musulmans au cours des dernières décennies et sans tenir compte aussi des inégalités massives dans la société qui engendrent des marginalisation socio-économique. Nous n'étions pas Charlie hier et nous ne le sommes pas aujourd'hui!

La plus grande instrumentalisation criminelle dans tout ça, reste la "marche républicaine" où environ un million de personnes ont défilé dans les rues de Paris pour dénoncer les atrocités. Ils ont défilé derrière les leaders mondiaux dont la gestion impérialiste du monde a causé le chaos et la dévastation de la majorité de la planète. En dénonçant l'extrémisme islamiste et en défendant "la liberté d'expression", ils ont défilé aux côtés de criminels de guerre, racistes, islamophobes, fascistes, sionistes et de dictateurs. La marche a été détournée par les élites politiques hypocrites internationales afin de marquer des points, voire annoncer des jours de tempête à venir avec la réduction supplémentaire des libertés civiles, plus de discrimination, plus d'islamophobie et de nouveau la légitimation de la "guerre contre le terrorisme". Ce spectacle ridicule d'"unité" entre les dirigeants de la planète nous fait rappeler la devise manichéenne "vous êtes avec nous ou contre nous" proclamée par Bush après le 9/11.

Au-delà de la récupération politique de l'émotion et de la forte manifestation de solidarité, on ne peut s'empêcher de remarquer l'absence de récit d'indignation et/ou l'indignation inégale par rapport à des millions de décès et à la destruction causés par les guerres impérialistes occidentales au cours des dernières années: L'Irak, l'Afghanistan, la Libye, la Syrie, la Somalie, le Pakistan, la République Centrafricaine et le Yémen etc. Il suffit seulement de souligner la couverture minime du massacre de 500 personnes par Boko Haram au Nigeria qui s'est passé dans la même semaine que les fusillades de Paris et de réaliser les hiérarchies de l'ordre (ou plutôt le désordre) mondial dans lequel nous vivons, un ordre d'indignation sélective et d'indifférence totale. Ces victimes de l'hémisphère sud sont la majorité silencieuse et les "sous-hommes" de nos temps.

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Qu'en est-il de la "guerre au terrorisme"?

Si nous sommes vraiment sérieux et voulons tenter de comprendre cette violence, nous devons explorer le lien qu'il y a entre ces violences et les politiques étrangères occidentales désastreuses qui alimentent plus de violence et donnent naissance au terrorisme en premier lieu. Le terrorisme islamiste n'aurait pas atteint les proportions que nous voyons aujourd'hui sans le soutien occidental. Comment peut-on prétendre lutter contre ce terrorisme, tout en continuant à maintenir des liens étroits avec l'Arabie Saoudite, un État-sponsor de différents groupes "jihadistes", l'État le plus fondamentaliste sur la terre et le premier exportateur de l'idéologie réactionnaire et obscurantiste wahhabite qui prêche la violence et l'extrémisme?

Différents groupes fondamentalistes ont été soutenus, entraînés et financés par l'Occident (dont la France) depuis des décennies contre le nationalisme arabe et contre le communisme "athée". Ce soutien a pris des proportions dramatiques après l'invasion soviétique de l'Afghanistan. Al-Qaïda, l'organisation terroriste mondiale qui a été créé par Ben Laden en Afghanistan a émergé de cette guerre.

Les interventions impériales occidentales dans les pays à majorité musulmane ont suscité des souffrances immenses, la destruction et le chaos (l'Afghanistan, le Pakistan, le Yémen et l'Irak), et ont aggravé la menace du terrorisme international. La Libye est devenue un exportateur de terrorisme pour la région du Sahel, après l'intervention de l'OTAN. L'ingérence étrangère en Syrie (que la France a soutenue) et en Irak en s'associant avec des groupes terroristes, a enfanté l'État Islamique (IS) qui recrute des "jihadistes" en Europe. Il semble que le partenaire de Coulibaly (le tireur qui a tué quatre otages dans le supermarché et qui a déclaré son allégeance à IS) se soit rendu à une partie de la Syrie qui est contrôlée par IS.

Par ailleurs, le soutien indéfectible à l'apartheid Israélien, les attaques de drones contre des civils innocents et le programme étasunien de restitution/de torture massives ne font que créer du mécontentement et fournir un terrain fertile pour recruter des "jihadistes" qui iront combattre les nouveaux "croisés". Ces interventions finissent par unifier les groupes "jihadistes" divers sous l'égide d'Al-Qaïda ou IS.

La guerre mondiale contre le terrorisme est manifestement pas du tout telle qu'on aimerait nous le faire croire, c'est une guerre entre barbarismes dans un conflit où les ennemis ont été désignés par l'Occident. Il s'agit de justifier l'interventionnisme et le maintien de l'hégémonie occidentale, qui impose un ordre mondial néolibéral brutal, ainsi que le pillage des ressources naturelles et le soutien des régimes répressifs.

C'est ce contexte de violence et de cruauté impérialistes et la politique étrangère belligérante de l'Occident qui donne naissance au terrorisme islamiste. S'il n'y est pas remédié, le cycle infernal de violence continuera et amènera plus de souffrance dans le monde entier.

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