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14/12/2017 05h:43 CET | Actualisé 14/12/2017 05h:43 CET

Al Qods, une passion marocaine

INTERNATIONAL - Il est des intentions qui sont mortifères. Celle de Donald Trump, avant le désormais tristement célèbre 6 décembre 2017, de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël en est une, visiblement! Pour le roi Mohamed VI, il faut agir vite et fermement. Le souverain adresse une lettre au président américain pour lui faire entendre raison. Une telle démarche unilatérale en effet signifierait davantage d'incertitude dans une région éprouvée par un état de guerre continue. La désapprobation du souverain du Maroc est sans ambiguïté. Avec des mots justes, il invite le président Trump à reconsidérer sa position et au passage à calmer ses ardeurs.

Steven Allan

INTERNATIONAL - Il est des intentions qui sont mortifères. Celle de Donald Trump, avant le désormais tristement célèbre 6 décembre 2017, de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël en est une, visiblement! Pour le roi Mohammed VI, il faut agir vite et fermement. Le souverain adresse une lettre au président américain pour lui faire entendre raison. Une telle démarche unilatérale en effet signifierait davantage d'incertitude dans une région éprouvée par un état de guerre continue. La désapprobation du souverain du Maroc est sans ambiguïté. Avec des mots justes, il invite le président Trump à reconsidérer sa position et au passage à calmer ses ardeurs.

Un rapport très instructif établi par le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger (CCME) sur l'impact médiatique international du message du roi Mohammed VI révèle qu'en seulement deux jours, entre le 5 et le 7 décembre 2017, pas moins de "1446 articles ont été publiés sur des supports médias online internationaux et qui ont repris le message adressé, le mercredi 5 décembre 2017 par Sa Majesté le Roi Mohammed VI à Donald Trump sur la position du Maroc à propos de la décision de transférer l'ambassade américaine à Jérusalem".

La portée du message royal s'étend géographiquement sur tous les continents. Par ailleurs, "65,19% des articles sont apparus en langue arabe (945 articles), suivi de l'anglais avec 16,85% (244 articles), le français avec 6,28% (92 articles), l'espagnol avec 3,73% (54 articles) et le chinois avec 3,25% (47 publications)."

Si la résonance du message royal est réelle, c'est parce qu'il émane d'un chef d'Etat qui jouit d'un capital symbolique (commandeur des croyants) et de sympathie indéniable, président du Comité Al Qods, et qui a toujours œuvré, parfois même à l'encontre de ses propres intérêts, pour que la question palestinienne puisse trouver une issue juste et durable. Les annales marocaines sont remplies de positions, actions concrètes, rencontres officieuses et officielles visant à desserrer l'étau sur une Palestine meurtrie et perdue dans le labyrinthe d'un Orient décidément plus compliqué que jamais. Ces annales racontent la passion marocaine pour Al Qods. Une passion pour l'humanité, pour le droit, le bon sens et non une passion pour les identités meurtrières et les idéologies toxiques.

Et si on avait écouté Hassan II, le roi visionnaire

Il est difficile de parler d'une politique du Maroc à l'égard de la Palestine du fait surtout de l'impossibilité à isoler celle-ci de cet Orient compliqué dont la géographie politique a été profondément redéfinie depuis les retraits britannique et français. Cela laisse à penser de prime abord que la politique du Maroc à l'égard du Proche-Orient est globale et subitement dosée. Elle tient compte des héritages historiques, des intérêts du Maroc, des affinités politiques et de l'existence d'une diaspora juive très active et toujours fidèle à la monarchie et à ses racines marocaines.

En novembre 1956 lors de la crise du canal de Suez, le Maroc prit nettement position en déclarant: "(...) Le gouvernement de S.M exprime son indignation pour l'agression contre le territoire et la souveraineté de l'Égypte et la collusion israélo-franco-anglaise (...) S.M le sultan, son gouvernement et son peuple, ne peuvent que manifester leur désapprobation indignée devant un tel acte et exprimer leur sympathie et leur solidarité au peuple égyptien en lutte pour la sauvegarde de sa souveraineté et de son indépendance..."

Deux ans plus tard, le sultan s'opposa au débarquement des troupes américaines au Liban et britanniques à Amman respectivement les 15 et 17 juillet 1958. Il s'agit pour le Maroc d'"une intervention dans les Affaires intérieures des pays du Moyen-Orient, une atteinte à leur souveraineté, une agression colonialiste et une grave menace pour la paix mondiale". Ahmed Balafrej, alors ministre des Affaires étrangères, désapprouvant l'envoi de ces troupes dont une partie provenait des bases américaines au Maroc, réclama leur évacuation rapide.

Hassan II marchera moins sur les traces de son père auquel les auteurs du Manifeste de l'indépendance du 11 janvier 1944 réclamaient un "régime démocratique comparable au régime de gouvernement adopté par les pays musulmans de l'Orient". Il oriente la politique étrangère et les choix stratégiques du Maroc dans le sens d'un rapprochement avec certains pays arabes et avec l'Occident. Le développement du panarabisme dans sa version nassérienne suscite en effet des réticences jusqu'au parti de l'Istiqlal, dont le discours souligne pourtant la nécessité de valoriser l'espace dit arabo-musulman.

Dès la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël le 14 mai 1948, et au-delà même d'un contexte interne assez agité qui expliquerait sa méfiance et son scepticisme à l'égard des choix politiques de certains frères arabes, Hassan II, dont on connaît la finesse et l'esprit de synthèse en matière de politique internationale, se rend à l'évidence non seulement de l'existence d'Israël, mais surtout de sa supériorité technologique et militaire.

Son discours était clair et franc sur la question palestinienne, devenue la mère des causes arabes et musulmanes. Au sommet arabe de Casablanca en 1965, Hassan II précise sa position: "il n'existe pas deux solutions; ou bien on négocie une cohabitation paisible, et je ne vous cache pas que c'est le choix qui aurait ma préférence, ou bien nous profitons du fait qu'il n'existe pas encore une trop grande différence technologique en faveur d'Israël et nous fonçons. Si nous ne voulons pas négocier une cohabitation, ce n'est pas la peine de perdre du temps; allons-y à cent millions, même armés de gourdins". Cette position visionnaire lui a valu une désapprobation des autres chefs d'États arabes hostiles à toute forme de négociation pouvant ouvrir la voie à une normalisation avec l'État d'Israël.

Hassan II était conscient de la quête du leadership qui motivait Nasser et plus tard Assad et Saddam. Cette quête rend difficile l'adoption d'une position commune des pays arabes en faveur de la Palestine. C'est probablement pour cette raison que le Maroc n'a adhéré qu'en 1958 à la Ligue des États Arabes pourtant créée depuis 1945. Le souverain réprouve le progressisme arabe belliqueux répandu chez les dirigeants de l'Algérie, la Libye, l'Égypte de Nasser, la Syrie, l'Irak et même la Jordanie avant que des leaders palestiniens, à leur tête Georges Habache, ne menacent la stabilité du régime du roi Hussein en 1970 ("septembre noir").

Pour le roi Hassan II, il faut se rendre à l'évidence qu'Israël est une réalité politique et territoriale. Il est soutenu par l'Europe et les États-Unis. Il est un jeune État dont les cadres politiques et militaires sont en grande partie formés en Europe et aux Etats-Unis et dont le peuple sur le plan moral venait de subir la Shoah. Très vivace dans la mémoire collective juive, la Shoah nourrit chez chaque Israélien la détermination incompressible de défendre le jeune Etat d'Israël et de ne plus jamais porter un habit honteux frappé de l'étoile jaune discriminante.

Face à cet État dynamique et soudé, un ensemble dit arabo-musulman qui se cherche dans les méandres des blocs Est/Ouest, pauvre, analphabète, presque sans infrastructures économiques et militaires, généralement autoritariste sur le plan politique et qui vit au rythme d'un nationalisme impulsif et naïf.

L'histoire donnera raison à Hassan II: depuis qu'ils ont déclaré la guerre à Israël en 1948 et jusqu'à l'invasion du sud du Liban en 1982 en passant par la crise de Suez en 1956, la guerre des six jours de juin 1967 et le conflit Yom Kippour en 1973, les États arabes ont été systématiquement défaits. Pire, ces défaites successives accroissent leurs divisions, les éloignent davantage de leurs peuples et entretiennent dans l'imaginaire de ces peuples l'idée de l'invincibilité d'Israël (du moins jusqu'à la déroute de Tsahal face au Hezbollah durant l'été 2006).

Ainsi, tout en multipliant les sommets arabes ordinaires sur le devenir de la Palestine (septembre 1965, décembre 1969, novembre 1974, décembre 1981) et extraordinaires (août 1985, mai 1989), Hassan II établit des contacts avec la direction du mouvement palestinien de libération dès ses débuts. Il connaissait ce qui les minait, mais il savait qu'au sein de ce mouvement évoluaient des leaders acquis au principe de négocier avec Israël. A ces derniers, il s'adresse ainsi: "Je veux bien travailler avec vous, leur a t-il déclaré (Mémoire d'un Roi, 1993) mais vous ne détruirez jamais Israël (...)"

Sans doute El Sadate avait compris, tout comme le roi Hassan II, que l'existence d'Israël était devenue une évidence. En signant les accords de Camp David, le président El Sadate voulait désintoxiquer son pays de cet "aphrodisiaque politique" qu'est la destruction d'Israël. Mais il payera de sa vie. L'histoire dira peut-être aujourd'hui qu'en réalité le Président El Sadate n'était pas compris ni par son peuple, ni par les peuples arabes et qu'il est une victime de l'héritage politique du nassérisme.

Il y a Gaza, mais il y a aussi Taza

Le consensus est une toile de fond du modèle marocain de négociation. En effet, tout comme Hassan II, Mohammed VI continue à entretenir une vision globale pour la résolution de la question palestinienne. Il s'agit d'établir et maintenir des contacts étroits avec les partisans israéliens de la paix, de négocier celle-ci avec les Palestiniens sur fond de partage de territoire et de reconnaissance mutuelle.

En prônant le rapprochement entre les États antagonistes, la diplomatie marocaine a toujours œuvré pour éviter les choix exclusifs. Le 9 septembre 1982 à Fès, sous l'impulsion de Hassan II, le Sommet extraordinaire de la Ligue arabe adopte collectivement et publiquement un projet de paix qui prend en considération les réalités et les aspirations essentielles des peuples de la région. Appelé le plan de Fès, le projet reconnaît implicitement le droit d'Israël à l'existence et demande la création d'un État palestinien indépendant. L'OLP est confirmée, au lendemain de l'évacuation de Beyrouth dans son rôle de "représentant unique et légitime" du peuple palestinien.

De la Ligue Arabe à l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI), l'engagement du roi Hassan II ne faiblit pas. En 1975 est né, au sein de l'OCI, le Comité Al Qods. A sa création, il regroupe 16 pays arabo-musulmans. Consensuel qu'il était, le roi Hassan II ne voulait pas toutefois donner au Comité Al Qods l'apparence d'un instrument de confrontation civilisationnelle avec Israël. Le Comité Al Qods se veut ouvert et son objectif est de préserver l'essence de cette ville, c'est-à-dire son caractère de lieu saint qui fédère les trois grandes religions monothéistes.

Ainsi, le Comité Al Qods est solidaire des chrétiens palestiniens et les évêques ont été souvent invités à participer à ses sessions. Ils représentent 6 communautés chrétiennes, dont les orthodoxes et les franciscains. Adoptés par consensus, les communiqués du Comité Al Qods constituent traditionnellement un compromis entre la position de la Syrie (avant la guerre civile qu'il traverse aujourd'hui), toujours la plus intransigeante sur l'occupation par Israël des territoires, et la position de pays plus modérés comme l'Égypte de l'après Sadate ou le Maroc.

Dans le même sillage, sur proposition de Hassan II est créée en 1995 l'agence Bait Mal Al-Qods. L'agence, dont le siège se trouve à Casablanca, a pour but de défendre le droit palestinien sur la ville de Jérusalem, d'apporter le soutien nécessaire à sa population et de sauvegarder son patrimoine aussi bien religieux, culturel qu'architectural.

Malgré le soutien du Maroc sous Hassan II à la cause des Palestiniens, certaines positions de ces derniers ont certainement déçu les Marocains. Ainsi, suite à la visite au royaume de Shimon Pères, en 1986, Mohamed Abdelaziz, alors leader de la fantomatique RASD, dira devant le Parlement palestinien que "les Sahraouis souffrent de l'occupation tout comme les Palestiniens".

Considérant cette déclaration comme "une atteinte à l'honneur et à la dignité du Maroc", Hassan II déclare, dans la foulée: "Je n'ai pas l'habitude d'être dur, et je pèse toujours mes mots. Je n'admettrai jamais qu'on dise que le Maroc fait au Sahara ce qu'Israël fait en Palestine", rappelant que le Maroc a beaucoup fait pour les Palestiniens. "Je suis la conscience des Marocains, disait le roi Hassan II, je le dis et sans la moindre menace, tout Marocain qui restera assis alors qu'un Palestinien est à la tribune, en train de comparer les Marocains à des sionistes, je salirai la porte de sa maison, avec ce que vous savez, et il est inutile de préciser ma pensée." Aussitôt, il a intimé l'ordre à tout Marocain de se retirer, lors de n'importe quelle rencontre internationale, si un délégué palestinien prenait la parole.

Le roi Mohammed VI, s'il continue d'entretenir le legs relationnel de son prédécesseur, opère tout de même deux changements majeurs. Le premier est le développement d'un pragmatisme relationnel qui obéit à une logique de cercles concentriques: il ne s'agit plus de conduire une politique étrangère à l'égard de tout le Machrek, mais d'intensifier celle qui existe avec les pays partenaires du développement économique et social du Maroc. Les contrôles rigoureux, voire les soupçons, que subissent les pétrodollars ont un effet sur l'augmentation des investissements des pays arabes riches au Maroc. "En Afrique du nord, affirme Essam Janahi du groupe bancaire bahreïni Gulf Finance House, le Maroc est le pays qui attire le plus les investisseurs du Golfe (...). Après les attentats du 11 septembre, les pays du Golfe ont décidé d'investir énormément dans le monde arabe. Nous avons, grâce aux revenus pétroliers, d'immenses liquidités et il est normal de les placer dans les pays arabes plutôt qu'ailleurs".

La refondation du cadre juridique de l'investissement (attribution du foncier, garanties juridiques, tribunaux de commerce, fiscalité revue à la baisse...) et surtout l'importance des opportunités d'investissement au Maroc (tourisme, industrie, agroalimentaire, énergie et mines, nouvelles technologies, communication, information et finances...) représentent des facteurs déterminants dans l'afflux d'investissements arabes.

Ce n'est donc pas un hasard si le roi Mohammed VI accorde plus d'intérêt aux liens du Maroc avec les pays du Golfe. Ainsi depuis son accession au Trône, il s'est absenté des Sommets arabes de Jordanie en 2001, du Soudan en 2006, d'Arabie Saoudite en 2007 et de Syrie en 2008.

Le deuxième changement consiste en une réorientation de la politique étrangère marocaine en direction de l'Afrique. C'est un changement majeur qui s'est indéniablement traduit (se traduit encore) par une reconsidération de la position du royaume dans le concert africain.

Pour vivre heureux, vivons cachés

Dans une quête de politique étrangère ouverte, Hassan II, tout comme Mohammed VI, ont toujours prêté une oreille attentive aux leaders palestiniens. Mais, Hassan II a aussi accueilli les émissaires et dirigeants israéliens qui tenaient à s'entretenir avec lui. En septembre 1976, il reçoit à Fès Moshe Dayan. A un mois d'intervalle seulement, le roi reçoit, secrètement encore, en octobre 1976, Itshak Rabin.

Dès septembre 1977 à Fès, à Rabat et Marrakech, il reçoit, sur plusieurs semaines, à nouveau Moshe Dayan et Hassan Touhami, vice-Premier ministre d'Égypte. Ces rencontres ont contribué à rapprocher les positions des deux États qui, le 17 septembre 1978, signent les accords de Camp David. Mais en août 1986, lorsqu'il reçoit publiquement Shimon Peres, il suscite de vives réactions dans certains pays arabes. Pour l'ancien ministre des Affaires étrangères marocain Abdellatif Filali (Le Maroc et le monde arabe, 2008) cette visite constitue "un échec, car Peres n'avait rien à nous dire de positif et ne faisait qu'un voyage de propagande".

Cela n'empêche pas Hassan II de suivre de près les affaires des juifs marocains afin d'en anticiper les tendances lourdes. Il multiplie les gestes à l'égard des acteurs et symboles du judaïsme marocain. En septembre 1986, le prince Moulay Rachid se rend au Temple Beth El de Casablanca à l'occasion du Yom Kippour. Le 9 juillet 1986, une délégation du Rassemblement mondial du judaïsme marocain remet au souverain un parchemin signé par 76 personnalités israéliennes, en signe de reconnaissance pour l'action de Mohammed V en faveur des juifs sous le régime de Vichy. En 1987, une délégation juive accompagne le roi en visite officielle au Royaume-Uni. En septembre 1989, en visite officielle en Espagne, le roi Hassan II déclare aux représentants de la communauté juive: "Vos droits sont garantis par la Constitution car il y a deux actes dans le Règne de Sa Majesté Mohammed V et le mien. Vous êtes des citoyens marocains. N'oubliez jamais que mon père a fait de vous des citoyens et que, par la Constitution, j'ai reconnu vos droits de Marocains à part entière".

En 1992, Hassan II désigne André Azoulay comme conseiller aux Affaires économiques, Albert Sasson, directeur adjoint à l'Unesco, au Conseil supérieur des droits de l'Homme et Maxime Azoulay, comme président de la Cour Suprême. Serge Berdugo sera nommé en novembre 1993 ministre du Tourisme dans le gouvernement de Mohamed Karim Lamrani; il conserve son poste dans le gouvernement d'Abdelatif Filali. Sur un autre plan, 1994 consacre l'ouverture d'un Bureau de liaison israélien Rabat (il sera fermé le 23 octobre 2000). Plus tard en en septembre 2003 a eu lieu la visite au Maroc de Sylvain Shalom, alors ministre des Affaires étrangères, accompagné de Danny Benloulou, député du Likoud à la Knesset. Mohammed VI rencontrera aussi le grand rabbin d'Israël ou encore le leader du parti travailliste et ancien ministre de la Défense, Amir Peretz qui, rappelons-le, est un natif du Maroc.

Ces rencontres en disent beaucoup sur la filiation affective qui unit les juifs du Maroc à leur pays d'origine. Répartis notamment entre les États-Unis, le Canada, la France et Israël, ils constituent aujourd'hui un réseau qui revêt un intérêt particulier pour le Maroc. En Israël, on estime à un million le nombre de juifs originaires du Maroc sur une population d'un peu plus de six millions. Sur le plan de la représentativité politique, bien qu'ils soient des sépharades et qu'ils soient marginalisés par les ashkénazes, les juifs d'origine marocaine ont pu gravir les échelons au sein de certaines formations, notamment le Likoud, parti politique nationaliste et populiste issu de la fusion du parti Hérout et des libéraux à partir de 1965 sous la conduite de Menahem Begin.

La marocanité, pour reprendre l'expression d'Emanuela Tervisan-Semi, se traduit par l'introduction dans l'espace public israélien de symboles traditionnels du pouvoir marocain. "Le drapeau marocain, écrit Tervisan-Semi (A contrario, 2007/1 - Vol. 5), côtoie le drapeau israélien dans les opuscules illustrés édités par le Comité national pour la mémoire de Hassan II, créé trois jours après la mort du roi, le 23 juillet 1999, et dont le siège est à Jérusalem. Le Comité composé de 70 membres est à l'origine d'une association qui se proposait de perpétuer la mémoire du souverain en Israël en donnant le nom de Hassan II à 70 lieux publics: des places, des rues, des centres communautaires, des parcs, des jardins. Il s'agissait, en outre, d'émettre un timbre commémorant le premier anniversaire de la mort du souverain et d'organiser un symposium international sur sa contribution au processus de paix au Proche-Orient et à la symbiose judéo-musulmane au Maroc."

Cette diaspora agit aujourd'hui tel un émissaire fiable et reconnu qui porte la voix du Maroc et l'introduit dans les cercles décisionnels politiques, économiques et culturels en Israël comme aux Etats-Unis.

En finir avec l'idéologisation du conflit

Peut-être qu'un des drames aujourd'hui que vivent les Palestiniens c'est que leur cause ne leur appartient plus. Ils passent de main en main et s'offrent à qui voudrait bien leur promettre des lendemains qui chantent tels des assoiffés à qui des mirages jouent des tours. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis 1917, date à laquelle lord Balfour a fait savoir urbi et orbi la déclaration d'intentions du ministre des Affaires étrangères britannique. Les réalités régionales ne ressemblent guère à celles de 1948, de 1967, de 1973, de 1987 avec la première Intifada, de 2000 avec la deuxième, de 2010 avec le blocus de Gaza et aujourd'hui avec la déclaration du va-t-en-guerre Trump.

Sans doute, pour désidéologiser le conflit, il serait intéressant de commencer par reconnaître que le problème et ses données ont beaucoup évolué. "Les termes et le cadre du conflit, disait Alain Chabon, doivent être décrits sous un nouveau jour ou, peut-être, sous son vrai jour." Par-delà le soutien à une cause juste, il est nécessaire de dépassionner le débat sur le conflit israélo-palestinien, particulièrement dans le contexte guerrier proche-oriental dans lequel il évolue.

Le monde arabe et musulman de 1967, n'est pas celui de 2010 ni celui de 2017.

Aujourd'hui, beaucoup de pays dits arabo-musulmans s'accommodent de l'existence d'Israël. L'Egypte d'Al Sissi n'est pas celle de Nasser, ni même celle d'El Sadate ou de Moubarak. Aussi surprenant que cela puisse paraître, des pays comme l'Arabie saoudite ou les Emirats arabes unis s'allieraient même avec lui pour contrer l'hégémonisme d'un Iran chiite. Pour ces pays-là, le conflit entre Palestiniens et Israéliens n'est plus qu'un problème régional, un élément de plus dans la mosaïque proche-orientale.

Il est aussi important de replacer ce conflit dans son cadre réel, celui du droit international. En glissant d'une question de libération nationale à celle d'une cause confessionnelle, la question palestinienne a perdu beaucoup de soutiens et peine davantage à mobiliser. En donnant une connotation religieuse à la question palestinienne, les idéologues de tous bords l'ont chargé d'émotions, de tensions et d'aveuglements.

Il est regrettable de constater que des politiciens démagogues au sein du Parlement marocain veuillent en 2014 pénaliser tout citoyen marocain qui participe à la normalisation avec Israël. Il est aussi fâcheux que des représentants de la nation marocaine dans toute sa diversité s'opposent, en 2017, dans une irresponsabilité inqualifiable, à la présence au Parlement marocain d'Amir Peretz, natif du Maroc et ancien ministre de la Défense israélien, dans le cadre d'une conférence organisée par l'Assemblée parlementaire de la Méditerranée.

Dans un contexte Proche-oriental fragile, il est important de ne pas céder aux choix exclusifs et de maintenir les canaux de communication entre les différents protagonistes. Les solutions ne se décrètent pas, elles se négocient. Hassan II a ouvert la voie, Mohammed VI la poursuit avec son regard de roi du 21ème siècle qui fait face à une nouvelle réalité et à des enjeux d'une autre nature, et doit composer avec (et au sein) de nouvelles alliances. Ceux au Maroc qui s'activent pour que le conflit entre Palestiniens et Israéliens se transforme en guerre de religions et ceux qui continuent à concevoir le monde à travers les lunettes de la Pravda ne rendent service ni à la Palestine ni au Maroc.

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