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08/01/2018 07h:23 CET | Actualisé 08/01/2018 07h:31 CET

L'art de la manifestation ordonnée: un atout contre la crise

Youssef Boudlal / Reuters

Alors que nos concitoyens ont, souvent, un certain goût pour le désordre, une conscience toute relative du bien public et une certaine facilité de recours à la force physique pour régler des différends, ils ne montrent rien de tout cela quand ils participent à des manifestations collectives.

Quelles que soient les circonstances ou les lieux, les manifestations marocaines se déroulent dans l'ordre et le calme. Ceci a été vrai en février 2011 et l'a été à Al Hoceima et dans les villes où on a exprimé sa solidarité avec le Hirak du Rif, à Zagora et, plus récemment, à Jerada. Contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays, les manifestants marocains ne vandalisent pas de voitures, de commerces ou de bâtiments publics sur leur passage. L'ordre qui règne pendant les manifestations caractérise aussi leur fin. Les slogans, souvent durs pour les gouvernants, ne touchent jamais aux trois constantes sacrées du pays. Il était très émouvant, à cet égard, de voir des milliers de manifestants à Jerada chanter en chœur, il y a quelques jours, l'hymne national et le conclure par un retentissant 'Dieu, la Patrie, le Roi'.

Quand les forces de l'ordre empêchent ou dispersent une manifestation, les participants reçoivent des coups de matraque en criant "silmia, silmia" (pacifisme, ndlr), et rentrent chez eux sans commettre d'actes violents envers les biens publics ou privés. L'art de la manifestation ordonnée est tellement ancré parmi les Marocains que beaucoup n'en ont pas conscience. Il faut être à distance du pays et regarder ce qui se passe ailleurs pour le remarquer.

Les raisons de cette aptitude collective d'un peuple, qui n'est pas connu pour son goût de l'ordre, à produire des manifestations ordonnées sont probablement nombreuses et fournissent aux sociologues un bon sujet de recherche. Contentons-nous ici d'en tirer une conséquence pratique.

La manifestation ordonnée doit être considérée comme un actif immatériel. Elle signifie que les Marocains sont capables d'agir ensemble, dans l'ordre et le calme, quand les circonstances leur fournissent des motifs légitimes de mobilisation. En raison du grand nombre de sujets d'insatisfaction des citoyens, cette aptitude a été souvent exercée contre les gouvernants mais il n'en a pas toujours été ainsi.

Quand le régime colonial a exilé Mohammed V et la famille royale, les Marocains sont spontanément descendus dans la rue, comme un seul homme, et ont précipité le processus de l'indépendance. Quelques décennies plus tard, Hassan II a appelé les Marocains à marcher pour achever l'unification du pays et a suscité une mobilisation générale à travers le royaume. Certes l'appareil administratif a été fortement mis à contribution mais aucun caïd ou gouverneur n'aurait pu provoquer la ferveur populaire réelle qui a caractérisé les manifestations qui ont eu lieu dans nos villes. J'en ai été témoin et en garde encore un souvenir ému. La lutte pour l'indépendance et la Marche Verte resteront dans les annales de l'histoire marocaine comme deux moments fabuleux de symbiose entre gouvernants et gouvernés au service d'une cause nationale suprême.

En 2018, le Maroc est confronté à des défis socio-économiques qu'aucun acteur, seul, ne peut adresser. Alors que le pilotage technocratique de l'économie a atteint ses limites, seul un électrochoc psychologique collectif peut sortir les Marocains du jeu où chacun poursuit ses intérêts et ignore la collectivité. Pour orienter leur créativité, leurs ressources et leurs efforts vers un développement inclusif, il faut proposer aux Marocains une nouvelle cause sacrée, comparable à la libération du pays et à l'achèvement de son unité territoriale.

Au lieu de descendre dans la rue pour dénoncer les responsables réels ou fantasmés de la crise, les Marocains devraient marcher ensemble, au sens propre et figuré, pour en sortir. Les Marocains ont montré qu'ils sont capables d'agir ensemble, il appartient à leurs leaders d'en créer les conditions.

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