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02/03/2015 10h:19 CET | Actualisé 02/05/2015 06h:12 CET

La Silicon Valley en 2015: Le changement dans la continuité

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San Francisco, 27 février 2015, 15:00, lobby de l'hôtel Hilton à O'Farrell Street.

Le voyage d'étude annuel dans la Silicon Valley avec les étudiants du Master Spécialisé Centrale-ESSEC Entrepreneurs vient de se terminer.

Les étudiants ont une semaine pour remettre leur rapport d'étonnement ; il est temps que je rédige le mien.

Celle-ci étant ma troisième visite dans cette partie très singulière des Etats-Unis, je commence à me faire une idée de ce qui la rend si unique mais aussi de phénomènes absents des discours admirateurs de la Silicon Valley dans le reste du monde.

En un mot, la Silicon Valley où le mot "disruption" est dans toutes les bouches est elle-même en cours de "disruption" mais dans une remarquable continuité.

Le principal changement est le déplacement du centre de gravité de l'écosystème entrepreneurial vers la ville de San Francisco. Il y a quelques années, l'action se passait dans la Vallée et dans les hauts lieux de l'entrepreneuriat innovant que sont, encore, Stanford, Palo Alto, Menlo Park, Mountain View, Santa Clara ou San José.

En quelques années, cependant, San Francisco a émergé comme une concurrente sérieuse de la Vallée. Le site Angellist dédié à l'amorçage recense 8913 jeunes entreprises à San Francisco sur les 16.525 start-ups de la région étendue de la Silicon Valley.

Le déplacement de l'activité entrepreneuriale vers San Francisco favorise le développement d'un écosystème local autonome avec des accélérateurs, des espaces de co-working, des investisseurs, des avocats et des chasseurs de têtes.

La montée en puissance de San Francisco s'expliquerait par le désir des jeunes qui peuplent les start-ups de vivre dans un environnement urbain, préféré au calme provincial des petites villes de la Vallée.

L'installation à San Francisco de Twitter, Airbnb, Dropbox, Instagram, Pinterest, les nouvelles stars de l'internet, a donné un coup de vieux à la Vallée et fait des émules.

Pour l'anecdote, un investisseur que nous devions visiter à Palo Alto nous a demandé de venir le voir dans les bureaux de San Francisco parce que, nous a-t-il dit, "il ne se passe plus grand-chose à Palo Alto et nous sommes en train de fermer notre bureau là-bas". Le propos est peut-être excessif mais ne manque pas de vérité.

Désormais donc, quand on entend Silicon Valley, il faut imaginer une bande qui s'étend sur près de 100 kilomètres de San Francisco, au nord, à San José, au sud.

Autre tendance récente, le développement de plateformes de "crowdfunding" est en train de changer le rapport entre entrepreneurs et investisseurs. Grâce à la plateforme Kickstarter, lancée en 2009 à New York, des entrepreneurs innovants peuvent préfinancer le développement de leur produit par des clients et assurer ainsi l'amorçage de leur start-up sans céder des actions.

En février 2015, la plateforme avait accueilli 207.135 projets, dont 7.802 étaient en cours, et affichait un taux de succès de 40% correspondant à 1,5 milliards de dollars US.

Indiegogo, née en 2008 à San Francisco, permet à tout porteur de projet, à but lucratif ou non lucratif, de chercher des fonds. La plateforme Angellist, née en 2010 à San Francisco, est en voie de "disrupter" le capital amorçage.

Grâce à son modèle de syndication, un projet adopté par un investisseur est ouvert à d'autres qui peuvent y participer pour créer un fonds ad-hoc, en contrepartie d'une rémunération de celui qui a pris le risque d'être le premier à le soutenir.

Ce mécanisme permet d'accéder plus facilement au capital amorçage et rompt la dépendance vis-à-vis des business angels locaux. En 2014, la plateforme a permis à 243 start-ups de lever 100 millions de dollars auprès de 2.500 investisseurs. Le développement du "crowdfunding" permet de mutualiser davantage le risque d'investissement dans les start-ups et devrait démocratiser encore plus l'entrepreneuriat.

La troisième tendance à signaler est l'obsolescence rapide des entreprises de la région. Nous avons commencé notre voyage d'étude par une visite de HP, une entreprise à l'origine de la Silicon Valley, fondée en 1939 par deux diplômés de Stanford comme il se doit.

Nous avons eu l'impression de visiter un dinosaure fatigué qui se donne beaucoup de mal pour renouer avec une gloire pas si ancienne. L'hôtel Hilton où je compose ce rapport accueille aujourd'hui une grande réunion des commerciaux de Yahoo.

J'ai du mal à réaliser que cette entreprise qui cherche désespérément à reprendre pied sur la toile n'a que...20 ans. Les choses vont très vite ici et le cycle de vie des entreprises ressemble à un film accéléré: on grandit, on vieillit, on décline et on meurt vite. Qui se rappelle encore de Netscape?

Les changements précités n'ont cependant pas altéré les fondamentaux de la Silicon Valley. Tous les entrepreneurs que nous avons rencontrés ou entendus sont à la recherche de la prochaine licorne (unicorn), c'est-à-dire l'entreprise qui vaudra un milliard de dollars ou plus. Pour cela, ils sont à l'affût d'opportunités de marché non ou mal exploitées et "pitchent" une histoire à des investisseurs riches qui n'hésitent pas à prendre des risques élevés dans leur quête de licornes.

Ici, les premiers clients de l'entrepreneur sont les fameux VC (investisseurs professionnels) qu'il faut aguicher avec une belle histoire où la technologie permet de créer un futur leader mondial. Il est intéressant qu'aucun des entrepreneurs que nous avons rencontrés ne nous a parlé de rentabilité, ni même de chiffre d'affaires.

La rentabilité est considérée comme une conséquence naturelle de la plus grosse part de marché qu'il faut d'abord acquérir à coup de dizaines, voire de centaines de millions de dollars d'investissement.

Si les entrepreneurs ne parlent pas de rentabilité, c'est que les VC n'en parlent pas non plus. Les deux parties, entrepreneurs et investisseurs, sont d'abord intéressés par la génération du maximum de trafic sur un site internet, la diffusion d'outils logiciels auprès du plus grand nombre d'utilisateurs, etc.

Entrepreneurs et investisseurs sont convaincus que la monétisation et donc la rentabilité suivront, inévitablement. Aussi, l'entrepreneuriat innovant et l'investissement dans la Silicon Valley sont mieux décrits comme un casino où la capacité à miser gros sur plusieurs tables de jeu, est la condition pour espérer remporter le jack pot. C'est un sport qu'il faut aimer et pouvoir pratiquer.

L'autre ligne de continuité, la plus importante, est l'incroyable concentration de talents, venus des quatre coins des États-Unis et de la planète, qui rêvent de changer ou, tout simplement, conquérir le monde. Ces talents sont concentrés dans les universités de Stanford et Berkeley et sont rejoints par la fine fleur des autres grandes universités américaines et internationales attirée par le mode de vie décontracté, en apparence seulement car les gens travaillent dur et tout le temps ici, et les promesses d'enrichissement.

La concentration du capital humain et du capital financier, lui aussi issu des quatre coins du monde, a créé ici un cercle vertueux: des talents ambitieux à la recherche de fonds et des fonds en quête de talents. Les bons chevaux attirent les bons parieurs et les bons parieurs attirent les bons chevaux.

Toute tentative de reproduction de la Silicon Valley doit d'abord travailler sur le développement d'un capital humain de qualité. On peut mettre autant d'argent qu'on voudra dans des fonds de soutien à la création d'entreprise, créer autant de programmes de formation à l'entrepreneuriat, ouvrir autant d'incubateurs, si l'écosystème local ne produit pas de talents en nombre et en qualité, cela ne servira à rien.

Enfin, comme toute belle histoire, celle de la Silicon Valley a ses revers. Le premier, invisible, est le grand nombre de perdants, ici on dit "losers", qui restent sur le bord de chemin. Même si la Silicon Valley, à elle seule, représente 50% du capital risque mondial, les entrepreneurs qui accèdent à cet argent sont une toute petite minorité (moins de 1%).

Pour illustrer, un VC rencontré cette semaine nous a dit recevoir 700 projets par trimestre et investir dans 4 seulement. Ceux dont la start-up réussit au point de leur permettre d'en vivre sont encore une fraction de cette minorité.

Aussi, comme dans un casino, il y a beaucoup plus de perdants que de gagnants. La conséquence est que la Silicon Valley connaît des taux élevés de suicide, de divorce et de dépression.

Le revers le plus visible de la belle histoire de la Silicon Valley est l'augmentation régulière de personnes sans domicile déambulant, mendiant, criant et dormant dans les rues de San Francisco.

L'accès d'une nouvelle génération à un pouvoir d'achat élevé a fait exploser les loyers et a mis beaucoup de personnes à revenus modestes dans les rues. La pression sur l'immobilier est certes en train de réhabiliter et d'embellir des quartiers longtemps délabrés mais la gentrification de San Francisco se fait au détriment de sa population la plus modeste.

Ici, il vaut mieux être intelligent, riche et en bonne santé.

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