21/05/2015 04h:01 CET | Actualisé 21/05/2016 06h:12 CET

La méfiance, ce passif immatériel qui entrave l'entrepreneuriat et la croissance du Maroc

ÉCONOMIE - Le Maroc promeut, à juste titre, l'inclusion de l'actif immatériel dans la mesure de performance des économies nationales. Pendant que les experts des instances internationales planchent sur les moyens de mesure du capital immatériel d'un pays, il est utile de jeter un coup d'œil sur le passif aussi. Cette tribune porte sur les effets néfastes de la méfiance entre agents économiques et montre en quoi elle représente une entrave à l'entrepreneuriat et à la croissance économique du Maroc. Le thème de cette tribune est en gestation depuis quelques mois. Ma visite récente, dans la même journée, à deux acteurs de la vie économique marocaine m'a rappelé l'urgence de l'écrire.

dolgachov

ÉCONOMIE - Le Maroc promeut, à juste titre, l'inclusion de l'actif immatériel dans la mesure de performance des économies nationales. Pendant que les experts des instances internationales planchent sur les moyens de mesure du capital immatériel d'un pays, il est utile de jeter un coup d'œil sur le passif aussi.

Cette tribune porte sur les effets néfastes de la méfiance entre agents économiques et montre en quoi elle représente une entrave à l'entrepreneuriat et à la croissance économique du Maroc. Le thème de cette tribune est en gestation depuis quelques mois. Ma visite récente, dans la même journée, à deux acteurs de la vie économique marocaine m'a rappelé l'urgence de l'écrire.

L'argument que je développerai dans les lignes qui suivent est simple. L'accélération de la croissance économique est difficile dans une économie de la méfiance. Au moment où les autorités marocaines veulent accélérer la marche du pays vers l'émergence, il faut souligner que la méfiance qui prévaut entre agents économiques, publics et privés, constitue un passif immatériel majeur qu'il est impératif de résorber.

Pour bien poser le problème, je reviens aux deux visites que j'ai mentionnées plus haut. La première concerne un fonds d'investissement dans des entreprises innovantes. Le fonds, bien doté et lié au secteur public, a effectué très peu d'opérations jusqu'à présent. Selon mon interlocuteur, la faible activité du fonds s'explique, en plus d'un 'deal flow' modeste, par la difficulté de prendre des décisions sans risquer de se voir reprocher, après coup, d'avoir favorisé des parents, des amis ou des proches. Dans un univers où ceux qui sont censés décider ne se sentent pas en confiance et sont paralysés par la perspective d'un contrôle à posteriori malveillant, il est plus rationnel de ne pas décider ou de transférer la responsabilité de la décision à des comités ou des échelons supérieurs.

La deuxième discussion a porté sur un organisme public d'appui aux entreprises. Au lieu de confier à la direction de l'organisme le pouvoir de débloquer les fonds et en contrôler le bon usage, l'administration publique a gardé la main sur la mise à disposition des fonds créant ainsi une situation où un entrepreneur doit attendre plusieurs mois avant de recevoir une fraction de la subvention et ne peut pas ajuster la destination des fonds à l'évolution réelle de son projet. Ici encore, la méfiance induit une centralisation incompatible avec la mission de l'instrument d'intervention publique. Faute de faire confiance à la direction et aux entrepreneurs, on a signé l'échec de l'organisme public, sans que personne ne l'ait volontairement voulu ainsi.

Ces deux exemples ne sont malheureusement pas isolés. La méfiance existe un peu partout dans la société marocaine. Elle s'observe dans les rapports entre le fournisseur et son client, entre l'employeur et son employé, entre associés dans une entreprise, entre actionnaires et dirigeants, entre État et secteur privé, entre dirigeants et dirigés, entre propriétaires et locataires, entre administration et administrés, etc.

Le Maroc est, par exemple, le seul pays où mon passeport est contrôlé quatre fois au départ d'un aéroport. Récemment, au départ de Rabat, un premier agent de police a examiné mon passeport à l'entrée de la zone d'embarquement. Ensuite, mon passeport a été contrôlé par un agent des douanes. L'agent de la police des frontières a effectué le troisième contrôle et tamponné mon passeport. Je suis passé enfin devant un quatrième agent posté juste derrière les guichets de la police des frontières qui a vérifié que son collègue a bien mis un tampon. A moins de considérer que les services de police disposent d'effectifs pléthoriques, ce que je ne crois pas, il ne reste qu'une seule explication: les responsables de la police nationale n'ont pas confiance dans leurs agents et ont besoin de faire contrôler les contrôleurs. Je vois dans cet exemple un concentré d'une tendance paranoïaque au contrôle dans le pays et qui ne peut s'expliquer que par la défiance des uns vis-à-vis des autres.

Le lecteur doit probablement se dire que les gens ont effectivement raison d'être sur leurs gardes car il faut malheureusement bien reconnaître que la confiance est souvent mise à rude épreuve au Maroc. Quiconque a prêté de l'argent, a fait une avance de fonds à un artisan, n'a pas surveillé de près des travaux, a loué un bien ou n'a pas fait attention en faisant ses courses sur un marché sait de quoi je parle. Plus grave que les petites anecdotes de la vie quotidienne, chacun a entendu parler d'un entrepreneur qui a présenté son projet à un organisme public ou à une banque et a eu la désagréable surprise de le voir transmis à un parent ou un ami du responsable à qui il a eu tort de le montrer.

Existe-t-il un lien entre confiance et développement économique?

Le lien est réel et fort. La confiance met de l'huile dans les rouages de la machine économique et permet aux agents économiques de prendre des décisions d'achat, de prêt, de location, d'embauche, de délégation, d'association ou d'investissement sans être paralysés par le risque d'avoir à le regretter.

Des agents économiques confiants cherchent à maximiser les gains alors que des agents méfiants cherchent d'abord à minimiser le risque de perte, voire à l'éradiquer entièrement en ne prenant pas de décision du tout. Le fournisseur confiant fait crédit à son client et facilite ainsi la croissance de sa propre activité. L'employeur confiant laisse des marges de liberté à son employé et bénéficie ainsi de sa créativité. L'administration confiante ne fait pas peser sur la tête des entrepreneurs des menaces de redressements fiscaux arbitraires et libère ainsi l'initiative des entrepreneurs. L'investisseur confiant fait le maximum pour donner à l'entrepreneur les moyens de créer de la richesse, pour s'enrichir avec lui, au lieu de réduire son exposition au strict minimum ou tout simplement refuser d'investir.

Dans le langage de la théorie économique, la méfiance et la confiance affectent les anticipations rationnelles des acteurs et donc leurs décisions. Lorsqu'un agent économique anticipe un aléa moral (moral hazard) dans les transactions avec d'autres agents, il a rationnellement tendance à minimiser son exposition au risque d'opportunisme. C'est ainsi qu'on peut se trouver dans un pays où il y a de l'argent mais où les détenteurs de cet argent ne peuvent pas le mettre à la disposition d'entrepreneurs n'appartenant pas au tout petit cercle, familial ou autre, où ils peuvent faire confiance.

Au Maroc, les banques croulent sous les liquidités mais leurs procédures de gestion des risques ne leur permettent pas d'en prêter davantage aux entreprises. Inversement, l'entrepreneur qui se méfie des bailleurs de fonds, investisseurs ou banquiers, publics ou privés, privilégie l'autofinancement et se prive ainsi de la possibilité de créer plus vite plus de richesse pour lui et pour la collectivité. A contrario, un agent économique qui peut anticiper le meilleur de la part des autres acteurs a une incitation positive à augmenter son engagement vis-à-vis d'eux. Ainsi, l'agrégation macro-économique des décisions des acteurs dans une société de la confiance produit de la croissance là où l'agrégation de comportements méfiants produit de la stagnation.

Comment développer la confiance dans un pays?

La première réponse est dans le renforcement de l'état de droit pour assurer une réparation rapide et équitable aux acteurs qui subissent un abus de confiance. Sur ce plan, il faut souligner et saluer les efforts du gouvernement marocain en matière d'amélioration de l'environnement des affaires. Le classement du pays par la Banque Mondiale sur ce critère reste malheureusement mauvais: 71 en 2015 et 68 en 2014 sur 189 pays.

Le classement global cache des déficiences plus graves sur des dimensions cruciales pour le développement de l'entrepreneuriat: 122 sur la protection des investisseurs minoritaires, 115 sur l'enregistrement de la propriété, 113 sur la gestion de l'insolvabilité et 102 sur l'obtention de crédit. Les meilleures performances sur la possibilité de commercer avec l'étranger (31) et la création d'entreprise (54) sont malheureusement de peu d'intérêt pour les entrepreneurs et les investisseurs face aux mauvaises performances du pays en matière de droit de la propriété, d'accès au crédit et de protection des investisseurs et créanciers.

La deuxième réponse est culturelle et consiste à promouvoir l'éthique dans les relations commerciales et, plus généralement, dans les relations sociales. Ici, le chemin sera plus long que la promulgation de lois et règlements. La famille, l'école et la société civile ont beaucoup de travail pour promouvoir l'éthique, le civisme et le sens de l'intérêt collectif. La diffusion très large du sentiment religieux et de la pratique religieuse devrait, en principe, constituer un socle moral solide pour la promotion de l'éthique mais la réduction de l'écart entre croyances et comportements ne se fera pas toute seule.

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