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30/11/2015 12h:41 CET | Actualisé 30/11/2016 06h:12 CET

Comment combattre l'entrepreneuriat de la terreur?

TERRORISME - Les attaques terroristes qui ont frappé, à quelques jours d'intervalle, Beyrouth, Paris, Bamako et Tunis ont un point commun parmi beaucoup d'autres. Elles illustrent une forme entrepreneuriale de terrorisme et invitent à réfléchir à ce que pourrait être une forme entrepreneuriale de lutte contre ce fléau.

TERRORISME - Les attaques terroristes qui ont frappé, à quelques jours d'intervalle, Beyrouth, Paris, Bamako et Tunis ont un point commun parmi beaucoup d'autres. Elles illustrent une forme entrepreneuriale de terrorisme et invitent à réfléchir à ce que pourrait être une forme entrepreneuriale de lutte contre ce fléau.

Qualifier les terroristes d'entrepreneurs pourrait paraître choquant, de prime abord, tant nous sommes habitués à penser l'entrepreneuriat comme un moteur de progrès et de prospérité. Et pourtant, les terroristes cochent, redoutablement, toutes les cases de la méthode entrepreneuriale: étudier des cibles potentielles, définir des objectifs atteignables, constituer une équipe, produire le maximum de résultats avec le minimum de moyens, orchestrer méticuleusement l'exécution, etc.

S'ils avaient investi leur énergie dans la création d'une start-up, les terroristes n'auraient pas agi autrement. Leurs méfaits, comme ceux d'autres organisations criminelles, nous rappellent qu'il faut modérer notre enthousiasme pour l'entrepreneuriat et garder à l'esprit qu'il ne s'agit que d'un mode d'action dont la valeur sociale, positive ou négative, dépend de la finalité à laquelle il est appliqué.

Pour examiner les réponses qu'il convient d'opposer à l'entrepreneuriat de la terreur, il convient de s'entendre sur une définition du terrorisme et identifier ses formes canoniques. Or, les spécialistes du terrorisme ne s'accordent pas sur une définition simple et le lecteur intéressé par les nuances définitionnelles peut trouver de quoi nourrir sa curiosité dans Wikipedia où il est écrit qu'une étude de l'armée américaine, réalisée en 1998, a recensé plus de 100 définitions du mot terrorisme.

Pour les besoins de cet essai, je propose de définir le terrorisme comme des actes violents commis au nom d'une idéologie contre des cibles humaines non armées. De cette définition, il suit que le terrorisme peut être le fait d'individus isolés, de groupes organisés ou d'États.

L'organisation de l'anti-terrorisme doit tenir compte de ces trois formes canoniques:

La première forme de terrorisme est l'œuvre d'autoentrepreneurs isolés et agissant sous l'influence d'une idéologie. C'est cette forme qui a coûté la vie à de nombreuses personnalités, comme le Mahatma Ghandi ou Yitzhak Rabin, et aux dizaines de victimes tombées sous les balles d'Anders Breivik en juillet 2011 près d'Oslo.

La deuxième forme canonique correspond au terrorisme d'État. Ici, des individus ou des groupes sont entraînés et armés par un État au service d'une idéologie. Cette forme de terrorisme a été pratiquée par la Libye sous le colonel Kadhafi.

La troisième forme, le terrorisme entrepreneurial, est l'œuvre de petits groupes autonomes opérant seuls ou dans le cadre d'un réseau partageant la même idéologie mais très largement décentralisé sur le plan opérationnel.

Comment adapter la lutte anti-terroriste aux trois formes de la terreur?

Force est de reconnaître qu'il est impossible à une collectivité de prévenir ou d'éradiquer la forme auto-entrepreneuriale. Le loup solitaire qui mène son projet dans le secret total et avec prudence déjouera toujours les dispositifs de surveillance. Aussi, seuls le terrorisme d'État et le terrorisme entrepreneurial peuvent faire l'objet d'une lutte anti-terroriste systématique.

Le terrorisme d'État, une fois que l'appareil de renseignement a permis de le démasquer, est facile à combattre. Un État terroriste, clairement identifié, peut être puni par des moyens militaires, diplomatiques et économiques. Pour revenir à l'exemple de la Libye, les penchants terroristes du colonel Kadhafi avaient été calmés par les frappes américaines massives du 15 avril 1986 où le "guide" a échappé de très peu à la mort.

La lutte contre la forme entrepreneuriale du terrorisme est, en revanche, beaucoup plus compliquée pour un État moderne caractérisé par le respect des libertés, la séparation des pouvoirs et la centralisation des décisions relatives à l'emploi des moyens de violence. L'anti-terrorisme d'État qui consiste à réagir de manière centralisée, coordonnée et contrôlée est forcément inefficace face à des équipes entrepreneuriales agiles jouissant d'une grande liberté de manœuvre.

C'est probablement pour réduire cette asymétrie que Georges Bush et ses conseillers ont eu besoin d'attribuer la responsabilité des attentats du 11 septembre 2011 à Saddam Hussein. En déclarant la guerre à l'Irak, les dirigeants américains pouvaient obtenir des résultats là où la lutte contre Al Qaïda, ennemi insaisissable terré dans les montagnes de l'Afghanistan et du Pakistan, les réduisait à l'impuissance. Les dirigeants américains avaient besoin de désigner un terrorisme d'État pour lui opposer un anti-terrorisme d'État. L'histoire montre que ce tour de passe-passe n'a pas suffi à éradiquer le terrorisme dans la région. Bien au contraire, il l'a renforcé.

Rétablir la symétrie

Pour lutter contre la forme entrepreneuriale du terrorisme, un État doit développer une forme entrepreneuriale de l'anti-terrorisme et rétablir la symétrie avec ses ennemis. L'anti-terrorisme entrepreneurial consiste à créer des équipes disposant d'une large autonomie, dans un périmètre bien défini, pour collecter l'information, infiltrer des groupes ennemis, organiser leurs opérations et passer à l'acte quand il le faut.

Pour leur donner les marges de manœuvre nécessaires, les équipes anti-terroristes ne doivent pas être systématiquement obligées d'obtenir le feu vert du sommet de l'État avant de lancer des attaques préventives contre des individus ou groupes dangereux. Le contrôle à priori doit être remplacé par la reddition des comptes à postériori. Pour concilier l'impératif d'agilité avec celui de la légalité, les équipes anti-terroristes pourraient intégrer des juges en leur sein.

L'efficacité de l'anti-terrorisme entrepreneurial nécessite de la part du pouvoir politique une capacité à faire confiance à des équipes autonomes, opérant sur le sol national ou à l'étranger, et à endosser la responsabilité, en dernier ressort, de leurs actions. La société civile doit accepter l'existence d'une zone grise dans la démocratie et être prête à en payer le prix car ce mode d'action s'accompagne inévitablement d'abus, d'erreurs et de bavures et pourrait, à terme, se retourner contre la société qu'il est censé protéger.

Des propos qui précèdent, il faut déduire que les dirigeants des pays ciblés par la terreur doivent se méfier de la tentation de créer la fiction d'un terrorisme d'État pour pouvoir lui appliquer les recettes de l'anti-terrorisme d'État. Quoi qu'on dise, DaeCh n'est pas un État même s'il aspire à en établir un. A présent, il s'agit avant tout d'une nébuleuse entrepreneuriale terriblement efficace dans son œuvre funeste qu'il faut combattre avec une méthode tout aussi entrepreneuriale.

Je ne nie pas l'impact psychologique rassurant des actions diplomatiques et militaires traditionnelles mais ce n'est pas cela qui nous permettra de gagner la guerre contre l'entrepreneuriat de la terreur.

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