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07/01/2016 03h:51 CET | Actualisé 07/01/2017 06h:12 CET

Caricatures: histoire d'une imposture (2005 - 2015)

Halim Mahmoudi

"Parce que la violence a sa légitimité, comme la patience a ses limites", Serge Roure (Apologie du casseur)

Mourir de rire

Une "affaire des caricatures" sans aucune analyse des caricatures, c'est comme un attentat sans autopsie. C'est illisible, et on n'y comprend rien! Et pourtant, je suis dessinateur de presse satirique depuis plus de 15 ans maintenant ...

Le 7 Janvier 2015, les attentats de Charlie ont classé l'affaire sans suite ... Pas la moindre petite étude n'a vu le jour. On a juste enchainé les polémiques stupides telles que : "Peut-on rire de tout ?", "Peut-on représenter le prophète Mahomet ?", "réformer l'islam ?" (Rien à voir !) ... Et ainsi de suite...

"La caricature est un exutoire de la haine". La formule vient de l'un des plus grands dessinateurs satirique français, Henri Gustave Jossot (L'Assiette au beurre) au début du 20e siècle. Cette époque d'après la révolution industrielle était identique à la notre: la presse nationale comme la société était en crise. Et les dessinateurs participèrent au mythe guerrier collectif justifiant les colonies ainsi que l'extermination du peuple juif.

Aujourd'hui les caricatures reviennent sur le devant de la scène ... Petite analyse par l'image !

Illustration d'optique:

"Douter de tout ou tout croire sont deux solutions également commodes, qui l'une comme l'autre nous dispense de réfléchir", Raymond Pointcarré

En 2005, deux caricatures paraissaient au milieu d'une douzaine de dessins dans le journal Danois, Jylland Posten. Seulement deux ...et placées l'une à côté de l'autre (ce n'est pas un hasard) ! L'une des deux caricatures a été reprise par les journaux du monde entier (qui avaient pourtant le choix entre 12 dessins). Hasard miraculeux ou véritable télépathie médiatique?

Ce dessin étant, contrairement aux autres, une vraie caricature : on s'empressa de titrer "L'affaire DES caricatures". Et ainsi, n'importe quel dessin paraissant dans la presse depuis 2005 est devenu une caricature. Alors même que les 10 autres dessins du journal Danois ne sont que des dessins d'humour, des illustrations iconographiques, et portraits. Rien à voir donc avec les caricatures ! Ils n'ont pas d'arme, pas de couteau ni de bombe accolés au prophète. Sauf sur 2 "caricatures" représentant un symbole "armé et dangereux" et donc un "monde musulman armé et dangereux". Car en langage visuelle, le symbole englobe tout !

Kurt Westergaard, l'auteur de la caricature controversée a dit : "J'ai voulu montrer qu'il y avait des terroristes qui se servaient de l'Islam et du Coran comme d'une façade". Dis comme cela, avec des mots, cela parait clair, et pourtant.... Malheureusement pas sur le dessin ! Aucune allusion au terrorisme ni sur la caricature ni sur la page entière. Celle-ci s'intitule même : "les visages de Mahomet".

Exemple : Si on dessine un Jésus Christ armé, on touche l'église (pas le Ku Klux Klan !). Autre exemple : Un curé so****** un enfant, on parlera de "pédophilie au sein de l'église". Mais dessinons Jésus et nous obtiendrons : "L'église pédophile". Et donc Mahomet armé = "Islam dangereux". La nuance est très grande ! Les prophètes sont symboles d'une religion (pas des pédophiles ni des terroristes).

La couverture de Cabu représentant Mahomet est la preuve qu'on ne peut pas faire dire n'importe quoi à un dessin : le prophète tient sa tête dans ses mains et regrette: "C'est dur d'être aimé par des cons".

Ce dessin aurait insulté tous les musulmans, si Cabu n'avait titré son dessin par "Mahomet, débordé par les intégristes". Le propos est clair et sans ambiguïté: en chargeant les intégristes, Cabu rit avec les musulmans. La caricature ne sait pas "rire avec" ce qu'elle représente. Elle "rit de... ".

En 2005, l'imam Ahmad Abu Laban de la "Société Islamique du Danemark" a entrepris une tournée des capitales arabes en ajoutant 3 dessins que le Jylland Posten n'avait jamais publiés : Un dessin représente le prophète avec un groin de porc. Le 2e le qualifie carrément de pédophile. Et le 3e représente un chien le sodo*******. Si vous regardez attentivement les 12 illustrations du Jylland-Posten, vous vous apercevrez que seules 2 illustrations danoises sur les 12, sont en réalité des caricatures (1- Le prophète avec une bombe 2- Il a un couteau entre les dents) ; et qu'elles sont identiques aux 3 caricatures de l'Imam. Identiques aux caricatures nazies sur le péril Juif. Identiques à celles sur les indigènes d'Afrique ... etc.

L'un des 12 dessinateurs Danois, Lars Refn, avait d'ailleurs dit à ce sujet que le journal voulait "dès le départ uniquement provoquer" ("Les douze dessins qui ont ébranlé le monde", Le Monde - 4 Février 2006). Comme quoi, les ennemis sont partout, et ils parlent bien la même langue...

L'image est "un regard porté" sur une chose. Une observation de la réalité. Tout au long de l'Histoire, les dessinateurs satiriques ont décliné les représentations qu'ils avaient du bourgeois, des patrons, des dirigeants ... etc. Même les caricatures juives illustraient moins les juifs que la peur et le dégoût que ressentaient les gens à leur égard. Elles illustraient le racisme ! Et ne vous faites pas d'illusion, si on dit des caricatures juives qu'elles sont haineuses, c'est grâce à la Shoah. Idem pour les caricatures des noirs, l'esclavage les a interdites.... En clair, seule la barbarie avérée invalidera des caricatures.

Pourquoi ? Parce la caricature est l'expression du racisme d'une époque ! Les caricatures "sensibles", ont dessiné tous les "juifs, bougnoules, nègres, indigènes", et préparé l'opinion publique au passage à l'acte que la colonisation, l'esclavage, ou la Shoah. Ce n'est pas un hasard si la caricature a connu son apogée au début du XXe siècle, à la naissance de l'anthropomorphisme et de l'eugénisme. Des sciences qui validèrent la supériorité de la race blanche....

La caricature comme toute œuvre, en tant que "regard à charge", est un baromètre de notre degré de civilisation !

La seule chose qui a changé en un peu plus d'un demi-siècle, c'est que la déformation qui jadis se trouvait dans les traits physiques grossièrement dessinés, se niche à présent dans le trait de contours psychologiques. Ainsi le visage ingrat qui caractérisait le juif est remplacé par une liasse de billets, et la difformité animale de l'indigène de trouver son corollaire moderne sous la menace d'une arme. Le racisme même déguisé, reste le même !

La caricature n'emprunte pas le même sens de l'humour qu'un autre dessin de presse, à cause de la distanciation image/lecture. En terme psychologie sociale, on utilise le terme cognitif de biais de perception (interprétation, réception, confirmation des hypothèses) liés aux préjugés utilisés par la caricature. La caricature préjuge et va "rire de quelqu'un" tandis que le dessin d'humour va "rire avec quelqu'un".

Dans tous les dessins d'humour appelés à tort des caricatures, les références aux terroristes sont toujours explicites. Aucun amalgame visuel. On les voit au paradis face à Mahomet qui leur dit que le stock de vierge est vide. Dans l'excellent dessin de Tignous, l'intégriste est sous le doigt de dieu qui les apostrophe ainsi "Mahomet est assez grand pour se défendre tout seul". Bref, on les voit, ils sont là, on ne peut pas les confondre ! Ainsi tout le monde, même le musulman, est invité à rire des intégristes... C'est ce que Charb n'a jamais pu comprendre !

Charlie Akbar

Napoléon : "Giuseppe, que ferons-nous de ce soldat ? Tout ce qu'il raconte est ridicule".

Giuseppe : "Excellence, faites-en un général : tout ce qu'il dira sera tout à fait sensé".

Imaginons un dessin:

Charb est au moyen-orient, sur d'un toit d'un batiment surplombant une esplanade où il y a un marché.

Il a une vue imprenable sur une foule entière de musulmans hommes, femmes et enfants venus faire leurs courses. Parmi eux, se cache un terroriste. Charb l'identifie très bien. Sa mission est de viser le terroriste. Il s'arme de son crayon comme s'il s'agissait d'un fusil de Sniper, et s'apprête à tirer, mais la foule est imprévisible, et Charb doute de ses capacités à viser le terroriste... il repose alors son fusil, et opte pour un engin explosif plus efficace, qu'il lance en direction du marché. Beaucoup de musulmans meurent ou sont blessés, mais qu'importe, la mission est réussie car le terroriste est mort lui aussi. Et pour Charb, c'est l'essentiel...

Le dessin de presse est un tir de précision. Pourtant sous la plume de Charb, entre 2005 et 2015, Mahomet se retrouve tantôt menacé couteau sous la gorge par un intégriste lui intimant "Ferme ta gueule" (et il faudrait en rire), ou tantôt complice voire responsable de l'intégrisme comme l'illustre la couverture d'un numéro spécial "Charia Hebdo" à l'occasion des élections tunisiennes post-printemps arabe.

Autre ratage : la couverture de Riss sur la mort d'une quarantaine de civils égyptiens (place Tahrir en Egypte pendant le printemps arabe / Juillet 2013) et illustrant ce qui suit: Un musulman est tué par des balles qui traversent le Coran qu'il tenait en main. Et au-dessus le titre " Le Coran, c'est de la merde, ça n'arrête pas les balles!" ! Point de terrorisme, ou d'intégrisme religieux. Seulement un message haineux au monde musulman. Et comble de l'ignominie : suite aux attentats de Charlie, un dessinateur qui avait détourné la couverture de Riss en titrant "Charlie c'est de la merde, ça n'arrête pas les balles », fut coupable d'"apologie de terrorisme".

Si je devais réaliser la caricature du journal Charlie Hebdo, elle serait la suivante : Le visage de l'anticléricalisme primaire ("Les religions c'est de la merde") sous le masque d'un athéisme angélique en plastique. Celui de la lâcheté et de la malhonnêteté intellectuelle incarné.

Quand Charb prétexte que les musulmans n'ont qu'à pas lire Charlie Hebdo, dans ce cas pourquoi mettre des dessins aussi dégueulasses en couverture ? Le musulman qui entre dans un kiosque à journaux pour acheter une revue, est piégé. Il est obligé de lire en gros titre que "Le Coran c'est de la merde". Et parfois ce sont de grandes affiches qui lui crachent leur haine au visage. Comment demander aux musulmans de passer à côté de tels "appels à la haine raciale" ? Au nom de la liberté d'expression ? Si l'on autorise ce genre de slogan fasciste, pourquoi ne pas carrément l'autoriser sur les murs de la ville puisque le "droit au blasphème et à l'outrance" nous y autorise !?

La caricature est une charge. Quand elle s'attaque à des minorités en position de faiblesse devient une dangereuse arme de propagande ! Instituant une opinion publique en crise que les coptes d'Egypte, les Ouighours d'Asie, les Tutsi, ou les Croates sont des coupables à éliminer ! L'histoire est regorge de toute sorte de propagandes "caricaturales" qui ont justifié les violences de masses les plus meurtrières.

Du coup blasphémer les symboles nationaux est interdit car cela porterait atteinte aux intérêts de la nation. Et oui, la France du droit au blasphème ne rigole pas avec les symboles ! L'ancien collaborateur, le dessinateur Placid, en a fait les frais. Il a été condamné le 18 Janvier 2007 en raison d'un dessin en couverture du livre "Vos papiers ! Que faire face à la police ? ". Le dessin de couverture était une caricature de policier avec un nez de cochon.

Assez ironiquement, le 7 février, soit quelques semaines après, Nicolas Sarkozy alors président de la république, affirmait à propos du procès de Charlie Hebdo : "il y a une tradition qui est celle de la caricature et de la critique et je ne suis pas prêt à transiger avec cette tradition". Car Nicolas Sarkozy sait que la liberté d'expression n'existe pas dans la presse. Les rédacteurs en chef décident seuls du dessin qui sera ou non publié dans leur journal. Le dessinateur n'est pas libre, et souvent il s'auto-censure avant même de présenter ses œuvres, afin qu'elles soient acceptées. C'est un collaborateur : Il suit le mouvement ...

L'affaire Charlie Hebdo est l'avènement définitif de la connerie où à la moindre b*** dessinée sur un mur passe pour de la liberté d'expression. La caricature d'une société malade, dans laquelle finalement, "les Français ne maîtrisent pas bien l'humour " (Jon Stewart).

Car comme chacun sait, un peu d'humour n'a jamais tué personne...

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