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29/01/2016 13h:44 CET | Actualisé 29/01/2017 06h:12 CET

Etat d'urgence en France: Analyse d'un terrorisme d'état

AFP

"Je n'ai pas baissé les yeux. Je l'ai regardé sans haine, peut-être sans peur, et j'ai vu son expression changer (...) Il m'a dit : "Calme toi, n'aie pas peur". Il l'a répété à plusieurs reprises. "Je ne vais pas te tuer", Sigolène Vinson, Chroniqueuse judiciaire à Charlie Hebdo

Le regard que Ségolène Vinson a lancé à l'un des assaillants de Charlie Hebdo ce matin du 7 Janvier 2015, est à contre-courant du regard porté en France sur les noirs et les arabes, pour qui l'état d'Urgence n'a absolument rien changé. Il confirmait une fois de plus l'idéologie de "valeurs républicaines" construites sur un rapport de supériorité raciale et de domination sur l'esclave (avant 1815) l'indigène (dès 1830 soit 15 ans plus tard), l'immigré (XXe siècle), le délinquant (2005), et enfin le djihadiste (2015).

L'Etat d'Urgence actuel fait suite aux attentats de Paris du 13 Novembre 2015. Depuis, les forces de l'ordre ont procédé à plus de 3000 perquisitions à domicile, pour seulement 4 mises en examens. En France, tout musulman est coupable. Il peut être ainsi légalement perquisitionné, braqué, battu, fouillé, insulté, et traité comme un criminel.

Des citoyens exemplaires dotés de casiers judiciaires vierges, d'une situation stable et déconnecté de toute mouvance islamique radicale ont pu apprendre qu'ils représentaient malgré tout une "menace" pour la France. Ces situations ubuesques sont traumatisantes et les conséquences souvent tragiques.

Au discrédit social, s'ajoute la solitude, le stress, l'angoisse, parfois la colère... Certains ont même perdu leur travail. Ces victimes ont en commun avec les prisonniers de Guantanamo, d'être arabe, de représenter une menace même injustifiée, et de venir de pays pillés et bombardés, au nom de la liberté et de la démocratie... Ils ont en commun d'être détesté et haïs par des monstres qui jamais ne devront rendre compte de leurs actes et de leurs crimes.

Cette violence légale qui relève du terrorisme d'état procède d'une dérégulation de l'appareil répressif: Les pleins pouvoirs sont laissés à la police, qui rédige de simples "notes blanches" sans "mention d'origine ni de qualité d'évaluation" selon Dominique de Villepin qui les avait supprimé en 2004, lorsqu'il était 1er ministre. Ces notes anonymes qui fourmillent d'erreurs quant aux états civiles, localisations, et habitudes des victimes, légitimaient les abus de pouvoir et bavures.

La justice passe du pénal aux mains des juges administratifs, favorisant l'accélération de procédures. In fine, l'intérêt national se passe d'enquête et de respect des droits de l'homme. Cette violence d'état n'est pas apparue aujourd'hui. Les Français issus de l'immigration la subissent au quotidien. Comme leurs parents et leurs grands-parents avant eux.

Durant plus de 130 ans, la France coloniale d'outre-mer a dominé plus de 650 millions d'individus. Cela représente plus de 50 pays, qui sont aujourd'hui Francophones. La cartographie actuelle Française est constituée de 1.500 zones de 11 millions d'habitants qui culminent à 40% de chômage, pour la plupart issus de l'immigration arabe. La moitié de la population ne travaille pas, se sent exclue, délaissée, victime de racisme et de xénophobie.

Cette ségrégation raciale constitue le ciment d'une "nation indivisible" que la frontière des discriminations à l'école, à l'emploi, aux logements, protège du péril identitaire. En résulte une classe de sous-citoyens (victimes) en danger mais pourtant systématiquement perçus comme dangereux (coupables). Une classe de bouc-émissaires désignés que toute sorte d'unités de police (UTEQ, BST, Tigres, BAC, BRI, le RAID, le GIGN...) n'a eu de cesse de surveiller et punir. Quant à la loi d'Etat d'Urgence (55-385), elle a été créée en 1955 en réaction aux "Evènements d'Algérie". Et exclusivement réservée depuis aux populations étrangères : En Algérie Française (1955...), en nouvelle Calédonie (1984), les émeutes des banlieues (2005), et la menace terroriste (2015).

Depuis l'indépendance de l'Algérie, les arabes de France ont été représentés sous 3 types de menaces : L'immigré, le délinquant, et le djihadiste. Cela représente un demi-siècle de glissement idéologique allant de "la bougnoulisation à l'islamisation" (Raphael Logier - Le Mythe de l'islamisation). En clair : un retour à l'imaginaire colonial où les nord-Africains n'étaient pas algériens, marocains ni tunisiens, mais seulement des "musulmans". Et ils n'étaient pas du Maghreb mais du "Mahométan".

Leur identité étant ainsi réduite essentiellement à la religion, on pensait à l'époque que ces "indigènes d'Afrique" étaient imperméables au savoir, à la science, la culture, la modernité et l'intelligence. La France coloniale s'était donc donné pour mission de les "éduquer" avec les mêmes "valeurs civiques et morales" imposées aujourd'hui à la population immigrée. Le rappel incessant à la laïcité évoque l'urgence d'éduquer le colonisé encore prisonnier d'un islam qu'il est aujourd'hui devenu nécessaire de réformer afin qu'il sorte de l'obscurantisme pour la modernité.

Il n'est donc pas étonnant que la "menace islamiste" finisse par désigner le groupe des "musulmans en France". Les lois et mesures d'exceptions ont été créées pour "immuniser" le "corps national" contre une immigration vue comme "milieu de production de la menace", selon les archives de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN). Cet institut développe une gestion punitive et carcéral du "péril identitaire": Des lois spécifiques (port du voile, bienfaits de la colonisation, déchéance de nationalité.....) aux mesures d'exceptions (les Couvre-feu, comparutions immédiates, peines planchers, apologie de terrorisme, assignation à résidence) achèvent de fabriquer une communauté "hors-la-loi".

Apparu au XVIIIe Siècle, le terme "terrorisme" désignait initialement un mode d'exercice du pouvoir. Ce n'est qu'au court du XIXe siècle qu'il a évolué pour désigner non plus une action de l'état mais une action contre lui. Pour désigner la violence d'état il existe cependant un mot, lourd de sens, beaucoup plus dangereux et effrayant : Le Fascisme ! Ou comme le résumait Mussolini: "Tout par l'État, rien hors de l'État, rien contre l'État !". Nous rappelons que la propagande se construit sur des "valeurs".

Les valeurs morales appartiennent aux champs de l'Axiologie. Une branche de la philosophie, actant une théorie des valeurs comme norme à suivre (éthique ou esthétique). De ce système hiérarchique des valeurs ne peut naître que des jugements de valeurs : raccourcis, clichés et préjugés. Il atrophie l'esprit critique, l'exercice de l'argumentation libre. Il délimite la liberté de penser, et donc de s'exprimer ! Les frontières finissent par se trouver non plus à l'extérieur mais à l'intérieur de nous-même...

Le sentiment d'appartenance est une variable qui ne dépend que notre accès à la citoyenneté. Et malheureusement, tant que nous n'aurons pas tous les mêmes droits, nous serons des hors-la-loi !

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