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10/10/2013 08h:29 CET | Actualisé 10/12/2013 06h:12 CET

Tunisie: Pour une redéfinition du "progressisme" (Première partie)

SOCIÉTÉ - Il va sans dire que le "progressisme" est une notion floue. Bien qu'elle soit fréquemment utilisée, elle n'en demeure pas moins équivoque, même au vu des sociétés à ancienneté démocratique. Le progressisme n'est pas en totale rupture avec l'actuel. Son intention n'est pas de révolutionner l'ordre établi, mais de l'améliorer, progressivement, pour un devenir meilleur.

"Méfiez-vous des fausses connaissances, c'est plus dangereux que l'ignorance"

George Bernard Shaw

Après la chute du régime de Ben Ali, le public tunisien commence à découvrir un lexique politique qu'il ignorait auparavant ou qu'il connaissait partiellement. La succession de régimes dictatoriaux a, vraisemblablement, laissé des traces et la culture politique peine à s'imposer dans une société longtemps restée en marge de l'épistémologie du pouvoir. Or, la construction de la démocratie aujourd'hui ne peut s'accomplir, en partie, sans une culture politique de masse.

Nous entendons, par ce terme, l'ensemble des connaissances relatives aux sciences politiques, accessibles à tous et partagées par toutes les classes sociales. Cet acte manqué de l'épisode transitionnel tunisien suscite une certaine confusion - de la part du grand public - face à la compréhension de notions politiques comme le "progressisme". Nous comptons, en premier lieu, redéfinir cette notion, la recadrer dans son champ de significations. Ensuite, on s'attardera sur l'approche controversée du progressisme en Tunisie, extraire ses failles et ses amalgames afin d'aller au-delà des préjugés que se construit la société tunisienne autour du "progressisme". Nous conclurons, vers la fin, avec un plaidoyer en faveur de l'établissement d'une culture politique de masse.

Qu'est-ce que le progressisme?

Il va sans dire que le "progressisme" est une notion floue. Bien qu'elle soit fréquemment utilisée, elle n'en demeure pas moins équivoque, même au vu des sociétés à ancienneté démocratique. Le "progressisme" vient du terme "progrès", suivi d'un suffixe qui laissent à penser que cette notion renvoie, avant tout, à une doctrine du progrès. Le progrès, du latin progressus, signifie l'action d'avancer. C'est une dynamique qui se projette dans l'avenir, visant à améliorer la condition humaine et à élever l'individu vers un état supérieur, a fortiori, salutaire. Le progressisme se définit, également, en opposition à l'ancien ou à l'établi. Il porte en lui le projet de moderniser les institutions, les valeurs, les idées et les sciences déjà existantes. Par sa volonté de modernisation, il incarne le paradigme du Nouveau: "Toute nouveauté est a priori meilleure du seul fait qu'elle est nouvelle".

Toutefois, il est à souligner que le progressisme n'est pas en totale rupture avec l'actuel. Son intention n'est pas de révolutionner l'ordre établi, mais de l'améliorer, progressivement, pour un devenir meilleur.

En politique, un parti est dit progressiste quand il s'oppose à toute loi et à tout discours immuable ou anachronique. Il tend à dépasser les structures institutionnelles, politiques, économiques, sociales, axiologiques et culturelles présentes en les réformant ou en proposant de nouvelles alternatives. Le progressisme politique s'inscrit, en outre, dans un rapport antinomique avec le conservatisme. Du latin conservare, c'est-à-dire maintenir, ce courant tend à préserver l'ordre en place. Contrairement au progressisme, le conservatisme est dans le figement. Il refuse toute action humaine novatrice à cause de sa méfiance envers l'homme. Ses principaux axes idéologiques tournent autour du respect de la tradition, de la sauvegarde des institutions ainsi que de l'organisation familiale et sociale naturelle (tuteurs, enfants/ privilégiés, moins privilégiés). A ces spécificités s'ajoute le patriotisme exacerbé: le conservatisme repose, en effet, sur le sentiment d'appartenance à une communauté ou à une nation. Du coup, l'individualité se fond dans la collectivité, contrairement à l'humanisme progressiste qui conçoit l'individu comme une conscience affranchie de la tutelle sociale, politique et religieuse.

Un progressisme aux contours imprécis

A partir de la définition susmentionnée, force est de constater que le progressisme est encore méconnu par la majeure partie du public tunisien, notamment par ceux qui s'autoproclament comme appartenant à ce courant. Ces derniers, pour la plupart, adoptent une approche ambivalente du progressisme. Il est ainsi question de protéger des acquis datant de 50 ans, de préserver les valeurs de l'identité tunisienne, de s'accrocher à nos traditions culturelles (vêtements, répertoire spirituel, rites religieux), de s'accorder sur le principe de l'identité linguistico-cultuelle de la société et de l'Etat tunisiens, de se heurter à la libération des mœurs et de ses aléas.

Or, toutes ces revendications se révèlent, plutôt, de l'ordre du conservatisme. Nous évoquons, à ce titre, les actions servant à promouvoir le sefsari tunisien (habit traditionnel féminin couvrant tout le corps de la femme) en réponse au port du niqab, perçu comme la manifestation d'une identité intruse. La nostalgie envers l'héritage nationaliste bourguibien constitue, pareillement, l'un des piliers de l'idéal "progressiste" en Tunisie, alors que ce passéisme mythique va à l'encontre du progressisme.

Quant à la problématique de la liberté d'expression, intellectuels et politiciens "progressistes" se trouvent, souvent, dans la position délicate de trancher sans offusquer les valeurs et les symboles de la société tunisienne. L'affaire de la Femen tunisienne Amina illustre, à bien des égards, la bipolarité du "progressisme" en Tunisie qui oscille entre un discours conservateur et un idéal inverse: une pétition lancée par la journaliste Caroline Fourest en faveur d'Amina n'a récolté que la signature de la cinéaste tunisienne Nadia Al Feni.

A suivre.