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20/04/2014 09h:39 CET | Actualisé 20/06/2014 06h:12 CET

Elite et société: Le grand malentendu

SOCIETE - La Tunisie n'a pas cessé de voir émerger des démagogues: cette "élite" autoproclamée qui n'a de l'élite que le nom, dans le sens où elle est improductive, conformiste et inefficace, se montrant souvent consensuelle et prudente, confortant en conséquence la société tunisienne dans ses choix, ses croyances et ses perceptions archaïques.

"Mais cette élite si haut placée, si hermétique parfois, si bizarre et capricieuse d'autres fois, est forcément populaire. Sinon elle n'est pas une élite, mais un déchet parmi les déchets". Lakis Proguidis.

L'élite, dans le sens actuel du terme, est un groupe d'individus influents, aptes à produire de nouvelles idées, de nouvelles théories et de nouveaux systèmes de pensées susceptibles de faire évoluer les champs social, axiologique, politique et économique. L'élite se définit également par sa capacité à générer des ruptures paradigmatiques, propices à créer de nouvelles formes de conscience.

LIRE:Malaise dans l'élite bien-pensante, par Hajer Zarrouk

Or, depuis une quarantaine d'années, la Tunisie n'a pas cessé de voir émerger des démagogues: cette "élite" autoproclamée qui n'a de l'élite que le nom, dans le sens où elle est improductive, conformiste et inefficace, se montrant souvent consensuelle et prudente, confortant en conséquence la société tunisienne dans ses choix, ses croyances et ses perceptions archaïques.

En finir avec le mythe de "l'intellectuel incompris"

En dépit de toutes leurs précautions, les bien-pensants demeurent haïs et rejetés par le public tunisien. Ce ressentiment et ce rejet sont, par ailleurs, systématiquement projetés sur la masse: l'incompréhension du langage bien-pensant est souvent expliquée par rapport à une approche sélective selon laquelle la masse est, par essence, une catégorie sociale intellectuellement et émotionnellement limitée.

C'est bien ce narcissisme qui empêche toute tentative de remise en question et, par conséquent, toute évolution dans l'esprit bien-pensant tunisien. Au lieu de cela, les bien-pensants se morfondent dans leur coin et se complaisent dans le discours de "l'intellectuel incompris": ce mythe romantique de l'élite académique, littéraire et philosophique occidentale qui a fait son effet au XVIIIème et au XIXème siècle, mais qui n'est plus d'actualité à partir du XXème siècle, avec l'apparition des intellectuels engagés qui croient au pouvoir de l'action et de l'image, et qui se voient partie prenante des changements et des bouleversements sociopolitiques.

Aussi, il incombe à la classe bien-pensante nationale d'abandonner ces stéréotypes usés et dépassés et de procéder à une mise à jour afin de satisfaire aux exigences contemporaines de l'élite.

La "mort" de l'élite traditionnelle

Dans le passé, l'influence de l'élite se manifestait des siècles après: ce sont les idées pionnières de La Boétie, des philosophes des Lumières, de Thomas More et de Karl Marx qui ont contribué, plus tard, au déclenchement des révolutions française, anglaise et bolchévique.

Or, l'élite d'aujourd'hui, aussi avant-gardiste soit elle, bénéficie de supports technologiques, pédagogiques et médiatiques tels qu'elle a le devoir d'influencer sur la conscience sociale d'une manière quasi-synchronique. Dans la construction d'un groupe d'élite, les intellectuels tunisiens doivent être conscients du pouvoir de l'image: faire un travail de lobbying pour renforcer leur présence sur la scène publique, "harceler" les médias pour se faire inviter, connaître les techniques de persuasion, l'art de la rhétorique... Bref, savoir "vendre" son image et ses idées aux médias de masse s'avère être un atout primordial.

Exit donc le cliché traditionnel d'Hamlet, cet esprit torturé, original, mélancolique et cet éternel incompris, l'intellectuel tunisien est un Think Tank extraverti, audacieux, sociable et déterminé. A la fois analyste et engagé, il remplit sa fonction herméneutique tout en évitant de se cacher - lâchement - derrière le voile de la neutralité.

Le rapport élite/société: une nouvelle perspective

Les rapports conflictuels qu'entretiennent les bien-pensants avec la société tunisienne sont fréquemment compris à sens unique: si le public ne nous comprend pas, c'est qu'il est dépourvu d'intelligence.

Pourtant, force est de constater que la défaillance vient de l'émetteur et non du récepteur. Et pour cause, c'est en s'adressant intelligemment au public que ce dernier finit par comprendre notre message.

Dans une tentative de réconciliation, certains bien-pensants tunisiens sont allés dans le sens de l'établi: ils ne ratent pas une occasion pour montrer l'étendue de leur foi et de leurs connaissances théologiques, fussent-elles apprises dans les sites Internet. A priori, cette approche n'a rien donné de concret car le public n'est pas dupe et ne voudrait-il pas, au fond, une élite qui n'a pas peur de bousculer le sens commun et qui va au bout de ses pensées?

Tout comme le système économique dominant, la pensée contemporaine est une pensée libérale. On a beau être suspicieux vis-à-vis de ce système, le fait est là: pour se faire entendre, les intellectuels tunisiens doivent se libérer de leurs inhibitions tout en ayant connaissance des techniques et des outils de communication. Ils doivent, par ailleurs, intégrer des organisations apolitiques ou politiques pour avoir le soutien financier et logistique nécessaire, car l'isolement n'est plus de mise dans un monde en interaction permanente.

L'élite n'a aussi de nom que si elle s'enregistre dans la pratique de ses idées car l'adynamie la décrédibilise aux yeux de ses partisans et de ses adversaires.

Par ailleurs, les intellectuels tunisiens doivent comprendre que leur rôle n'est pas de donner des leçons et de se placer en hauteur, mais de mieux interpréter le monde dans l'objectif de laisser les consciences constamment en éveil face au danger, et de se sentir à l'aise dans toutes les formes de cultures, notamment la culture populaire, tout en considérant qu'aucune culture ne peut être supérieure à l'autre.

LIRE AUSSI: Existe-t-il une intelligentsia tunisienne? par Hajer Zarrouk

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