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04/05/2015 15h:13 CET | Actualisé 04/05/2016 06h:12 CET

Alpiniste, j'ai vécu le tremblement de terre sur l'Everest

CATASTROPHE - Ghizlane Aakar est la première alpiniste marocaine à avoir atteint le sommet de l'Aconcagua, plus haut sommet de la Cordillère des Andes en Argentine. Elle avait pour rêve d'atteindre le sommet de l'Everest. Le 25 avril 2015, elle y était et a vécu le tremblement de terre qui a touché le Népal et a fait plus 6.000 victimes. Elle raconte au HuffPost Maroc comment elle a vécu cette catastrophe naturelle.

Le samedi 25 avril, nous avions pour objectif de grimper du camp de base qui se trouve à 5.300 mètres d'altitude pour rejoindre le Camp 1 à 6.000 mètres d'altitude. Le passage était un des plus difficiles d'accès: Nous devions escalader la cascade de glace avec ses échelles suspendues horizontalement et verticalement.

Ainsi à 1h30 du matin, nous nous préparons, prenons le petit déjeuner qui passe difficilement et entamons notre marche à 3 heures du matin à la lumière des lampes frontales. Les pics de glace et les lacs gelés du début de la cascade de glace ont quelque chose de féérique, c'est un décor auquel je ne suis pas habituée et qui m'enchante.

Les pentes sont de plus en plus verticales, nous chaussons nos crampons, puis viennent les premières échelles horizontales suspendues au dessus des crevasses de plus de 20 mètres de profondeur. J'essaie de ne pas regarder en bas, je me concentre à chaque pas. Si certaines crevasses font à peine 2 mètres de long, d'autres peuvent en faire 10.

Je m'amuse en escaladant les premières échelles verticales car elles sont à peine longues de 4 à 5 mètres. Jusqu'à atteindre la bête: un mur d'au moins 20,5 mètres avec cinq échelles attachées verticalement pour le franchir. A ce moment là, l'aventure devient moins drôle. Une fois que j'escalade le mur, je n'ai plus de force dans les bras. Mais pas le choix, il faut continuer et surtout ne pas regarder en bas, sinon c'est la panique.

Au bout de six heures d'une longue marche-escalade à travers les ponts de glace, les crevasses et les céraques, nous arrivons finalement au camp 1 qui est entouré par les crevasses. Il est à peine 9 heures du matin, il neige, nous ne pouvons distinguer les reliefs des montagnes qui nous entourent, qu'importe, je suis trop fatiguée pour apprécier quoi que ce soit. Je m'installe dans ma tente, je prends un thé pour me réchauffer puis enlève ma veste et la coque externe de mes chaussures. Je m'allonge sur mon matelas gonflable et m'assoupis.

Je suis réveillée par le bruit de ma tente qui est secouée. Au départ, je croyais que c'était un sherpa (guide de montagne tibétain, ndlr) qui secouait la neige qui s'accumulait, mais au bout de quelques secondes, les secousses deviennent trop fortes, j'en tombe de mon matelas. J'ai l'impression d'être un poisson rouge dans un sac que l'on secoue.

J'ouvre un peu ma tente pour voir à l'extérieur et vois les autres qui courent et crient. J'essaie de rester calme, je l'ouvre complètement et entend un énorme grondement. Je sens quelque chose qui approche, j'arrive à m'extraire de la tente, je me mets à courir en direction de la tente-cuisine mais je suis prise dans le souffle de l'avalanche. Le vent me déstabilise, la neige s'engouffre partout: les yeux, les oreilles, les narines et pendant une fraction de seconde je m'attends à être emportée par une vague de neige, qui heureusement ne viendra pas.

Quand j'atteins la tente-cuisine, mon voisin de tente est pieds nus, il est en sous pantalon de ski, en t-shirt et tremble de tout son corps. Sa femme est dans sa combinaison mais en pleine crise de nerfs. Les deux sherpas prient, le reste de l'équipe est dans la tente d'à coté. Après quelques minutes, nous sortons puis nous nous regroupons.

Tout le monde est sous le choc, beaucoup pleurent. Au départ nous pensions que c'était une avalanche puis on apprend très vite que c'est un tremblement de terre de magnitude 7,8 qui a frappé le Népal et provoqué les avalanches.

Les sherpas craignent que la partie de glace sur laquelle nous nous trouvons s'effondre et nous ignorons si c'est un simple pont ou une partie pleine. Une chose est sûre, nous sommes entourés par les crevasses, on ignore l'état du chemin que nous avons traversé le matin même, les nouvelles crevasses qui ont pu s'ouvrir. Alors que la neige fraîche a tout recouvert, le terrain qui nous entoure est truffé de crevasses. Nous sommes bloqués.

On tente de se calmer, j'ai trop peur de rester seule dans ma tente et me joint à deux amies. Nous nous retrouvons à trois dans une tente d'à peine 1m20 de largeur mais la solidarité est là.

Dans l'après midi, on sent plusieurs répliques du tremblement de terre et des avalanches tout en ignorant à quel point elles sont loin ou proches.

Nous sommes sur les nerfs, à la moindre secousse pour dégager la neige nous paniquons. On se demande si les mouvements de la tente sont dus au vent ou à autre chose. Nous passons la nuit à guetter le moindre bruit, j'ai gardé mes chaussures pour être prête à courir à tout moment.

Le dimanche, on se lève avec les premières lueurs du jour (vers 4h30), le ciel est clair, on mesure la distance qui nous sépare des flancs des montagnes et nous sommes rassurés, elle est suffisante. De plus, les crevasses qui nous entourent servent de protection, les répliques se sont arrêtées, tout le monde va bien, mais on apprend que dans d'autres équipes, certains souffrent du mal d'altitude, il faut les faire redescendre d'urgence car leur vie est en danger.

L'hélicoptère arrive à monter jusqu'à nous, ce qui est une prouesse, car la densité de l'air est basse ce qui rend le pilotage très difficile.

Vers 8h, nous décidons de rester. Deux guides et un sherpa partent pour inspecter le chemin du retour. Le temps commence à se couvrir, chacun regagne sa tente. Je fais de même car j'ai besoin d'un peu d'espace. Et comme le géologue de l'équipe le disait, on a moins d'une chance sur 1000 d'avoir une nouvelle secousse.

Mais le sort s'acharne et sur les coups de midi survient une nouvelle secousse, et non une réplique, d'une magnitude de 6.7. Nous, les grimpeurs, étions plus calmes ou résignés que la veille, car nous savions que nous étions loin des avalanches. Mais nous n'avions nulle part où aller...

La réaction des sherpas est toute autre: ils sont affolés et veulent partir. Ils ont entendu à la radio que les secousses dureraient 3 jours, et ils sont persuadés que le 3ème jour est le pire.

Le guide sur place et le directeur de l'expédition au camp de base essaient de les raisonner. Quand l'équipe de repérage revient et confirme que les échelles ne tiennent plus et qu'il y a de nouvelles crevasses, ils se résignent.

Le soleil se couche vers 18h30. Encore une fois, on doit passer la nuit avec la peur au ventre, nous craignons que le plateau sur lequel on se trouve s'effondre. La seule chose qui nous aide à tenir, c'est qu'on sait qu'on sera évacués le lendemain à 6h.

Lundi 27 avril, réveil à 4h30 pour grouper nos affaires et nous tenir prêts à être évacués. À 5h45, on entend le bruit de l'hélicoptère et le guide me pointe du doigt comme étant la première à être évacuée. Il faut encore courir 300 mètres jusqu'à un terrain plat aménagé pour l'hélicoptère.

En temps normal, ca ne me poserait pas de problème, mais courir à 6000 mètres d'altitude où il fait -5 degrés, c'est dur. J'avais l'impression que le froid me lacérait les poumons, mais j'essaie d'oublier: pas moyen de rater cet hélico, qui avait un seul siège, celui du pilote. Le sherpa et moi nous asseyons à même la carlingue. Et en moins d'une minute, nous sommes au camp de base. L'équipe est là pour nous accueillir et nous réconforter.

Mais ce n'était pas fini, car les cadavres des victimes sont toujours là, à moins de 100 mètres de ma tente, à peine couverts d'une bâche bleue. Certains ont pu être évacués la veille, et d'autres le matin. Le sol de la tente messe (où l'on mange matin, midi et soir) est imbibée du sang des blessés, certains y sont morts. C'est dur d'y aller et de marcher dessus.

Au départ, je prévoyais de prendre un hélicoptère jusqu'à Katmandou le lundi 27 avril, sauf que la situation sanitaire était mauvaise. Le chef d'expédition à annulé tous les plans de vol par hélico, et on prévoit de redescendre à pied la vallée en caravane autonome (tente, eau, nourriture), ce qui va prendre au moins 7 jours (dont 5 déjà écoulés). Le seul bon point, c'est que ces deux derniers jours, nous avons aidé un village touché par le tremblement de terre à débarrasser les pierres des murs et toits écroulés.

Après coup, quand j'y repense, quand j'ai été prise dans le souffle de l'avalanche, je n'ai pas vraiment eu peur de la mort, j'avais peur de la peine que cela causerait à ma mère et ma famille. Ce qui me rend le plus triste, c'est de voir ces corps emballés et posés sur le bord du chemin, ces tentes écrasées, ces vêtements abandonnés et éparpillés.

J'avais imaginé beaucoup de fins à cette expédition (me casser à nouveau la cheville, une défaillance physique, etc.) mais absolument pas ça. Mais je peux vous dire une chose, c'est que je ne renoncerais pas à mon rêve de conquérir cette montagne un jour.

J'ai besoin d'aller voir ma famille pour me recharger en énergies positives...

À bientôt en face à face, j'espère.

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