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19/08/2015 10h:14 CET | Actualisé 19/08/2016 06h:12 CET

Un spectre hante la Tunisie: Le spectre de la misogynie

Youtube Thisiz Balti

À quelques jours de la journée nationale de la femme en Tunisie, un rappeur populaire sort un clip pour le moins dire sexiste. Décryptage d'un phénomène multifacette dans un pays où le féminisme avance à pas de tortue.

Loin de moi l'idée de m'étaler sur les maintes réserves que j'ai quant au principe-même d'instaurer une journée (nationale ou internationale) de la femme, j'aimerais m'essayer à commenter un nouveau rap tunisien qui fera probablement le malheur de quelques-uns, mais certainement le bonheur de beaucoup d'autres.

Un rappeur influent

Balti est un rappeur bien connu en Tunisie. Certains vous diront que c'est lui qui aurait, au début des années 2000, bouleversé la scène hip-hop tunisienne en l'extirpant de la sphère underground et en la rendant accessible au grand public. Et par grand public, je signifie un public assez jeune, 15-30 ans; ce qu'on pourrait dénommer "la génération Ben Ali".

Ce public étant issu d'un système éducatif volontairement défaillant, il est facilement influençable (comme en témoigne l'emprise qu'ont eu une poignée de prédicateurs salafistes sur des milliers de jeunes Tunisiens après la révolution du 14 janvier). Il n'est donc pas étonnant que Balti ait été amené plus d'une fois à chanter pour le RCD (parti du régime Ben Ali) pour afficher une facette "djeunz" et ainsi absorber toute possible contestation. Admirez le paradoxe: du rap anti-contestataire!

Mais la révolution tunisienne ayant sécrété (du moins à son début) quelques jacobins, Balti s'était temporairement mis en veille avant de réintégrer la scène hip-hop avec son populiste "Stop violence" en 2012.

Un rappeur misogyne

Je vous le dis franchement, moi qui ne suis pas du tout fan, j'ai tout de suite été interpellé par le titre du morceau ("سكرتي روّحي", prononcé "skirti rawhi", ce qui est une expression machiste utilisée en dialecte tunisien pour dire à une femme: "si tu es bourrée, casse-toi"). Essayons donc de synthétiser le clip (je vous concède qu'un tel exercice est assez facile, ne s'agissant pas ici d'un chef-d'œuvre à triple sens).

Sur une mélodie électro-pop insipide et redondante se greffent un scénario et des paroles on ne peut plus prosaïques. Grosso modo, une nana ultra-matérialiste se laisse draguer sur Facebook par un "loup des steppes" affamé de chair qui lui promet mariage et enfants. La nana étant bien évidemment obnubilée par son opulence apparente (habits, BMW, soirées huppées...), elle se laisse embobiner par ses méthodes perfides et finit à la porte quand la femme de celui-ci découvre leur relation et la met à tabac. Au-delà, il y a également le refrain pénible où Balti s'amuse du sort de la victime en lui lançant son pénible "skirti rawhi". Morale de l'histoire: elle n'a que ce qu'elle mérite; c'est une salope qui, dans sa recherche sempiternelle du jackpot, s'est laissée embrasser, caresser, enivrer, et a fini par se mordre la queue.

Mention spéciale pour le petit couplet moraliste et moralisateur où Balti irnoise sur l'ambivalence du Don Juan du clip, dont les photos rallient Coran et vodka. Sans doute le désormais Cheikh Balti ne le trouve-t-il pas assez musulman à son goût.

Sorti deux jours avant la journée nationale de la femme, le clip a vraisemblablement suscité une levée de boucliers indignée sur la "facebookosphère" tunisienne progressiste, mais les fins observateurs et les fans ne sont certainement pas étonnés de ce caca nerveux. Car il ne s'agit pas du premier que nous ait sorti Balti. En effet, en 2010, le même rappeur nous avait ravis d'une chanson non moins nauséabonde où il qualifiait tout bêtement de "passe-partout" les filles qui s'autorisent à sortir en soirée, à s'amuser, à boire; les filles libres et libérées en somme. L'accoutumée rhétorique "toutes des putes".

De la phallocratie au féminin

Rien d'étonnant aussi à ce que la blogosphère islamiste locale (radicale et/ou pseudo-modérée) promeuve le morceau agressivement, prônant plutôt l'image d'une femme proprette, pas trop émancipée, et de préférence voilée. Mais ce qui m'a tristement ébahi, c'est le nombre de Tunisiennes (mis à part les Tunisiens) se disant modernistes, et même parfois féministes, qui partagent et repartagent la vidéo.

En effet, nombre de jeunes Tunisiennes ont intégré malgré elles cette mentalité ultra-misogyne, ce pathos écœurant exhibés dans le clip. Et ce n'est pas la première fois que tel paradoxe se fait sentir. Ainsi avait-on vu par centaines des femmes acclamer un certain Adel Almi, fervent défenseur de la polygamie, ou encore Mohamed Hassan qui venait nous apprendre à voiler nos fillettes dès l'âge de 4 ans, ou, pire encore, le fameux Wajdi Ghonim qui prônait sans vergogne l'excision.

N'est-ce pas le pire des maux qui puissent frapper la lutte pour l'égalité des sexes? Le combat féministe tunisien n'est-il pas perdu d'avance si la phallocratie gangrène la mentalité des femmes elles-mêmes? Quel serait l'intérêt de tels combats si la femme elle-même absorbait la pensée misogyne? Autant de questions qui restent sans réponse à l'heure actuelle.

Soulignons néanmoins le travail titanesque de nombre d'associations et d'activistes féministes locaux en matière d'égalité dans l'héritage, d'égalité d'accès au travail, de lutte pour l'abrogation de lois discriminatoires, etc.

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