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10/12/2015 08h:13 CET | Actualisé 10/12/2016 06h:12 CET

Les méfaits du consensus: Lettre ouverte à Saïda Garrach

Pire encore, avez-vous omis, fervente féministe que vous êtes, que le même Rached Ghannouchi écrivait en 1978 sans peine aucune que les femmes sont les "traquenards du diable" ("حبائل الشيطان")

capture d'écran

Quel ne fut pas mon enthousiasme quand, en route vers le boulot le 07/12/2015 au matin, je reconnus votre voix en oscillant entre les différentes chaînes radio locales! "LA Saïda Garrach", me dis-je, "la célèbre militante féministe, celle qui s'interdit la pensée réactionnaire, celle qui affronte vaillamment la bien-pensance, celle qui bannit la "médiocratie" tristement symptomatique de notre ère".

Et quelle ne fut pas ma surprise quand, ex abrupto, je découvris votre recrutement à la rhétorique consensualiste si sournoise, mais si à la mode de nos jours!

Car ce n'est certainement pas la première fois que je me heurte à la mollesse du discours des nouveaux promoteurs de la concorde. Oui, une acclimatation insidieuse s'est installée dans le jugement des tunisiens: le Saint Graal serait le consensus et rien d'autre. C'est dans l'Union sacrée que résiderait la solution; c'est en gouvernant ensemble que Nidaa Tounes et Ennahdha, ces deux partis idéologiquement antagoniques, conduiront le pays hors du du gouffre. Car sous les cieux orageux tunisiens, ce n'est plus les projets politiques, ni encore moins l'idéologie qui prévalent, mais le pragmatisme. Il s'agit mordicus de dominer arithmétiquement le parlement (c'est du moins l'argument majeur avancé par votre camp, chère Saïda Garrach). Peu importe la compatibilité des projets, peu importent les promesses électorales, PEU IMPORTENT LES PRINCIPES.

"Ennahdha est effectivement notre allié au gouvernement, mais il demeure notre principal concurrent" ("المنافس"), dites-vous. En m'abstenant de commenter cette approche commerciale du pouvoir (il ne s'agirait donc plus d'un parti adversaire, mais plutôt concurrent), je vous confie mon étonnement face à un tel paradoxe. Il faudrait certainement que des thèses de doctorat soient soutenues sur cette étrange nouvelle entité que l'allié-concurrent, et les corollaires qu'elle implique en matière de gestion de l'État et de gouvernance. Malgré un projet socio-politique radicalement différent de celui prôné par les islamistes, Nidaa Tounes gagnerait à co-gouverner le pays avec eux au nom d'un consensus impérieux dont vous avez seuls le secret.

Par ailleurs, une question rhétorique que vous posez en cours d'interview me laisse assez perplexe: "Aurions-nous été si critiqués si nous nous étions alliés au Massar par exemple ?", interpellez-vous les auditeurs. Certainement pas, je vous le confirme. Et la raison est simple: la proximité de Nidaa Tounes au Massar n'est pas celle de Nidaa Tounes à Ennahdha (ou du moins c'est ce que j'ai cru saisir de votre communication pré-électorale). Il est donc de loin plus concevable que votre parti s'allie au Massar, un parti aux aspirations laïques et socio-démocrates, qu'aux islamistes réactionnaires, me semble-t-il.

Aussi ai-je involontairement tiqué quand, pour justifier ce sulfureux traité d'Al-Hudaybiya, vous affirmez que la stabilité actuelle du pays en découle, et que cette trêve était un impératif immanquable. Le mot-clé ici est "stabilité"; est-ce de stabilité sécuritaire que vous parlez ? Probablement pas, car vous n'êtes pas sans savoir que les frappes terroristes prennent une cadence de plus en plus rapprochée. Peut-être est-ce de stabilité économique qu'il s'agit ? Aucun chiffre récent n'en témoigne, ne vous en déplaise. Je reste donc à votre entière disposition pour une éventuelle explication de ce que vous signifiez par "stabilité".

Tout de même, je vous avoue que le plus ahurissant, ce n'est pas le discours lui-même (car à présent accoutumé), mais la discoureuse !

Oui, il est assez contradictoire qu'une militante ayant naguère fait l'objet de maintes campagnes d'incitation de la part des "troupes" nahdhaouies avérées, s'applique aujourd'hui à défendre une alliance avec le même parti politique.

Plus paradoxal est de continuer à gouverner avec un parti qui, de facto, n'a aucun scrupule à agiter ses milices quand telle nomination ou telle éviction lui déplaît (je vous renvoie à l'épisode Ridha Jaouadi à titre indicatif).

Plus déconcertante encore est votre détermination à neutraliser le terrorisme au côté de ce parti dont nombre de leaders n'ont eu aucun scrupule à promouvoir le djihad en Syrie (djihad dont les revenants ne cessent de déferler la chronique aujourd'hui chez nous), et dont le président a expressément chanté les louanges des salafistes en stipulant qu'ils lui rappelaient sa jeunesses et qu'ils annonçaient une nouvelle culture.

Pire encore, avez-vous omis, fervente féministe que vous êtes, que le même Rached Ghannouchi écrivait en 1978 sans peine aucune que les femmes sont les "traquenards du diable" ("حبائل الشيطان") ?

Chère Saïda Garrach, sachez qu'en 1957, Leon Festinger publiait une théorie selon laquelle lorsque les circonstances amènent une personne à agir en désaccord avec ses croyances, cette personne éprouvera un état de tension inconfortable appelé dissonance, qui, par la suite, tendra à être réduit par une modification de ses croyances dans le sens de l'acte. Toute ressemblance avec une personne ou un parti existant ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

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