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01/02/2018 08h:23 CET | Actualisé 01/02/2018 08h:28 CET

Sémiologie de la grève

"Il y a encore des hommes pour qui la grève est un scandale : c'est à dire non pas seulement une erreur, un désordre ou un délit, mais un crime moral, une action intolérable qui trouble à leurs yeux la Nature. Inadmissible, scandaleuse et révoltante". C'est en ces termes que parle Roland Barthes de la perception de la grève par la petite bourgeoisie en Europe, résumant ainsi l'image des mouvements sociaux au 20e siècle. Une image véhiculée essentiellement par des médias détenus par la grande bourgeoisie. La concentration des médias ou leur contrôle par les mêmes individus ou organisations n'a fait que consolider cette image.

La grève est alors scandaleuse parce qu'elle gêne ceux qu'elle ne concerne pas, c'est-à-dire les usagers ou le peuple. Comme objet, mais aussi comme discours, la grève met plusieurs acteurs en conflit et à plusieurs niveaux. D'abord gréviste contre usager : des usagers subiront nécessairement les conséquences d'un arrêt de travail total ou partiel. C'est justement l'effet recherché par le gréviste afin de l'utiliser comme un moyen de pression. Ce niveau de conflit est souvent construit et véhiculé par des appareils idéologiques de l'Etat ou du Capital (dont les médias) pour isoler la figure du gréviste et dissuader tout mouvement de solidarité avec lui.

Le deuxième niveau de conflit que révèle une grève est plus réel : il oppose la petite bourgeoisie au prolétaire. Traditionnellement, ce dernier est le vrai moteur d'une grève ; il cherche par son action à améliorer ses conditions de travail et de vie et aspire à une répartition plus juste de la richesse.

Dans le cas algérien, et au vu de l'actualité, les choses sont un peu différentes...Depuis le début de l'année, deux corporations montent au créneau, déclenchant des grèves médiatisées : le personnel naviguant commercial (PNC) de la compagnie Air Algérie et les médecins résidents. Ces deux mouvements sociaux sont pour le moins atypiques et intéressants sur le plan sémiologique. Ils révèlent d'autres niveaux de conflit où les rôles et statuts des actants sont inversés.

En plus du conflit gréviste contre usager, mis en avant par certains médias, ces derniers ont réussi à mettre en scène un conflit opposant "peuple" à petite bourgeoisie où les rôles sont désormais inversés : la petite bourgeoisie- ou du moins montrée comme telle, dans le rôle du gréviste et "le peuple" qui en subi les conséquences. Qu'ils soient médecins résidents ou hôtesses et stewards, ces nouvelles figures de grévistes sont présentés comme les symptômes et les manifestations d'une nouvelle petite bourgeoisie. On a ainsi pu lire, dernièrement, des termes comme "La tchitchi", "Ananich" ou encore "Privilégiés" pour désigner ces acteurs, les opposant au "Peuple".

Ce "peuple" est un personnage du récit médiatique, promu selon les besoins de la cause à des rôles de surface. Après avoir réduit ces grévistes à une classe sociale, différente de celle du "peuple", à une représentation négative dans l'imaginaire collectif et donc à une indécence, "le peuple" se désintéressera des causes réelles de la grève. Le récit médiatique sera réduit à une image opposant "Peuple" et "Résidents".

Iconologie de la grève

Une grève est un moyen de pression mais surtout une bataille d'opinion publique, où l'on hésite plus à fabriquer et véhiculer des images, iconiques, médiatiques ou stéréotypées. Dans le flot des photographies rapportant la grève des médecins résidents, quelque unes sortent du lot et prétendent au niveau de Mythes en termes barthiens. Dans l'une d'elles, on voit, dans une composition saturée, une masse compacte mais néanmoins différenciable, à l'aide d'une ligne de démarcation, diagonale et imaginaire, une confrontation entre forces de l'ordre, vêtues de tenue bleue reconnaissable d'un côté, et médecins résidents que l'on reconnaît grâce à leurs blouses blanches et la légende de la photo.

Bien qu'immobile, la photo suggère une action dans le temps et une violence dans les actes : des visages tendus, la suggestion de mouvements de bras brusques et d'une bousculades, une guerre pour gagner du terrain. De loin, dans l'un des angles de cette composition iconique, on peut apercevoir des têtes curieuses, presque en position de spectateurs neutres devant cette scène. Le plus étonnant dans cette photographie, c'est que les visages, qu'ils soient de résidents ou de policiers, se ressemblent. Ils sont essentiellement pareils et manifestement différents. Cette photo symbolise une certaine guerre fratricide. Des frères qui se font la guerre, se donnant en spectacle.

riyad mahrez

La grève en deux temps

Dans le récit de la grève des résidents, sur un axe d'action qui est aussi celui du temps physique, on peut distinguer deux moments: le premier commence avec Le Sit-in de l'hôpital Mustapha Bacha, le 3 janvier 2018 et se poursuit durant les quelques jours qui l'ont suivi ; le second, quant à lui, débute avec la préparation de la marche nationale des médecins résidents à Oran et atteint son paroxysme le jour de la marche, le 9 janvier.

Le Sit-in du 3 janvier dans l'enceinte du CHU Mustapha Bacha a été réprimé par les forces de l'ordre. Les images de résidents blessés ont fait le tour des éditions. Les photos montrant les blouses blanches ensanglantées et les médecins bastonnés avaient quelque chose de messianique, qui a déclenché, dans un premier temps, un mouvement de solidarité sincère parmi les gens. Cependant, au lieu d'exploiter médiatiquement et émotionnellement ce mouvement de solidarité, les résidents ont failli sur le plan de la communication : ils sont tombés dans le piège de l'orgueil. Touchés psychologiquement et mal organisés, les médecins résidents ont montré une certaine arrogance, que quelques médias hostiles n'ont pas tardé à exploiter.

Les résidents interviewés, offensés, ont pratiquement tous évoqué l'un des clichés de ce récit médiatique : Comment serait-il possible qu'un médecin, qui a fait "tant d'années d'études", soit maltraité par un policier "sans niveau" ?! Comme si maltraiter des chômeurs sans niveau universitaire par exemple serait moins grave ? C'était la première erreur des résidents grévistes. Par ce cliché, ils ont dessiné les frontières qui vont les séparer désormais du "peuple", en se mettant "au-dessus" des autres franges de la société.

Symboliquement isolés, il était à présent, plus facile de discréditer leur mouvement de grève. Cela a été notamment fait en les attaquant sur deux valeurs : L'humanisme et le travail. Sur le premier plan, le parallèle a été vite fait entre "cette nouvelle génération de médecins", moins soucieuse des impératifs humains, plus pragmatiste et la figure emblématique du médecin humaniste, engagé, proche du peuple et des petites gens. Entre "un médecin irresponsable" qui refuse d'accomplir son service civil et son ainé qui ne rechignait pas à faire son devoir humanitaire et participait même à des activités de volontariat au fin fond de l'Algérie profonde.

Ensuite, comme il était difficile de discréditer le droit de grève, on s'est attaqué à son sens complémentaire: le travail. Le sémioticien A.J. Greimas nous apprend, grâce à son carré sémiotique, que la signification émerge dans un système significatif, en l'occurrence ici une valeur, grâce à des relations à l'intérieur de ce système. Pour s'attaquer à un sens, on peut également s'en prendre à son sens complémentaire : pour qu'une personne puisse "faire grève", il faudra qu'elle ait eu travaillé auparavant. On mettant le doute sur le travail des médecins résidents et en pointant du doigt leur absentéisme et leur manque de responsabilité vis-à-vis des patients, on va décrédibiliser leur "grève" !

A partir des jours qui ont précédé la marche nationale des médecins résidents à Oran le 9 janvier, la communication des grévistes a changé de cap. Cela serait du probablement à une prise de conscience de l'importance de la communication et de la guerre des images. Il ne fallait pas seulement défendre les valeurs sur lesquelles on les a attaqués mais il était désormais urgent de mettre en avant et en exécution d'autres valeurs comme l'unité et la responsabilité.

La marche d'Oran a été exemplaire en termes d'organisation et d'unité. Des médecins de tous les pays se sont donnés le mot pour se rencontrer dans la même ville et initier une action commune. Le cortège des blouses blanches dans les rues d'Oran, encadrée par un staff de sécurité, composé de médecins, illustrait parfaitement cette unité. La couleur blanche ajoutait un aspect quasi-angélique à cette marche.

On a pu également remarquer un souci de communiquer davantage vers l'extérieur et de proposer une version alternative à celles proposées par le ministère et les médias. Le mot d'ordre était de simplifier le message et de parler directement au "peuple". Beaucoup de vidéos partagées dans cette perspective utilisaient un parler algérien et avec un vocabulaire simple et compris par tout le monde.

Dans les communiqués du CAMRA (Collectif autonome des médecins résidents algériens), la revendication de l'abrogation du service civil passait au second plan, du moins publiquement. D'ailleurs, on ne parlait plus d'abrogation. Le nouvel élément de langage est "la révision du service civil dans sa forme actuelle", dans l'intérêt "des populations des zones reculées". Il fallait combler le faussée avec l'usager et l'Homme de la rue. C'est ainsi que l'on peut espérer gagner une bataille d'opinion publique...

La grève des médecins résidents n'est pas un fait exceptionnel ou singulier, elle est cependant symptomatique d'un air de temps et d'une société en mutation. Tout change, même la façon de "faire grève" ou de la combattre cette grève. Pour mieux lire ces changements et mutations, il faudra aussi changer de prismes et de paradigmes.

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