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29/03/2015 09h:51 CET | Actualisé 29/05/2015 06h:12 CET

Peut-on choisir de ne pas choisir?

Paris étant devenue depuis quelques années la capitale de ce que l'on s'obstine encore à appeler "le cinéma algérien". Il était tout à fait naturel que l'avant-première des Terrasses, le dernier film de Merzak Allouache y ait eu lieu. Pour être honnête et précis, il y avait quand même un peu d'Algérie dans la salle, puisque c'est bien la belle -et peu pratique- salle Youcef Chahine au cinéma Louxor, à deux pas de Barbès, qui a abrité cette projection.

Facebook/Regards sur le cinéma Algérien 2015 Avant

Paris étant devenue depuis quelques années la capitale de ce que l'on s'obstine encore à appeler "le cinéma algérien". Il était tout à fait naturel que l'avant-première des Terrasses, le dernier film de Merzak Allouache y ait eu lieu. Pour être honnête et précis, il y avait quand même un peu d'Algérie dans la salle, puisque c'est bien la belle -et peu pratique- salle Youcef Chahine au cinéma Louxor, à deux pas de Barbès, qui a abrité cette projection. Il n'est nullement question ici d'analyser le film ou d'en faire la critique. Le film se déroulant dans cinq terrasses différentes mais toutes à Alger et sous un ciel bleu. Le film en rappelle un autre: Bab El Oued City. Pas étonnant, puisque les mauvaises langues diraient qu'après un très bon Omar Guetlato, Allouache réalise le même film depuis plus de trente cinq ans.

Pendant la projection, l'auteur de ces lignes (qui s'interdit encore obstinément d'utiliser le premier pronom personnel) s'amusait -même dans l'obscurité du balcon- à observer les spectateurs regarder leurs montres. Merzak faisant dans le Allouache, le film était à l'image de son auteur: Personnel, à la limite de l'excès. En cinq clichés, le film dessine les contours sombres -en contraste terrible avec la belle lumière de la pellicule- d'une Alger post-traumatique. Le film est clairement un parti pris et son réalisateur en a le droit. Heureusement d'ailleurs. Mais le spectateur a le droit également de constater ceci. Un des phénomènes les plus récurrents du processus d'interprétation des films est ce désir de saisir les intentions des auteurs. Voir un film, c'est aussi entrer en communication avec son auteur. Car le film, comme tout autre produit médiatique, est un objet intentionnel: Fabriqué par des individus et adressé à d'autres. Quand on dit intention, cela implique un travail d'énonciation de la part de l'auteur, un style, une empreinte, et une personnalité. Dans le cas des Terrasses, nul besoin d'être perspicace pour saisir ces intentions.

Le plus intéressant fut le débat qui a suivi la projection. Face à un public acquis d'avance, on aurait eu tort de nous attendre à un débat passionnant. Le public adhérait presque totalement à la vision du réalisateur: Le méchant est barbu, s'il n'est pas dangereux, il est vicieux. Le ton est nostalgique et quasi-paternaliste. "C'était mieux avant. Alger était plus belle, plus tolérante et moins violente". Dans un schéma manichéen et simpliste, le film oppose des méchants barbus ou opportunistes aux "vrais algérois", incarnés dans le personnage fantasque du commissaire en retraite, nostalgique, essentiellement bon et sympathisant du PAGS. Cette précision s'avère importante dans la perspective d'appropriation du film par les spectateurs. D'autant que, dans le débat, beaucoup d'intervenants n'ont pas omis d'afficher leur couleur idéologique qui était, sans surprise, d'un rouge criant.

D'ailleurs l'orientation assumée du film a installé autant le réalisateur du film que le spectateur du Louxor dans une sorte de zone de confort. À travers un contrat, au nom de l'appartenance idéologique, qui lie les deux, le réalisateur ne s'est pas contraint à apporter les nuances dont avait besoin son discours filmique pour gagner en objectivité. En même temps, les spectateurs ont été soutenus dans leur réception du film parce que leurs horizons d'attente correspondaient au discours de l'auteur. Beaucoup de ceux présents, du moins ceux qui ont participé au débat, se sont appropriés le film. Ils s'y sont reconnus et s'y sont identifiés grâce aux codes présents. Le film correspondait à leur vision de l'Algérie actuelle.

Ce phénomène n'est pas propre au film de Merzak Allouache ni à son œuvre. On peut remarquer, qu'en Algérie et de façon de plus en plus fréquente, les rapports avec l'art et les médias, ne peuvent se faire, même inconsciemment, sans le recours aux filtres dogmatiques (entre autres). On ne sait plus regarder le monde sensible qu'à travers le prisme de l'idéologie. Ceci est aussi valable pour les processus de création et d'énonciation que ceux d'interprétation. Le même Allouache, quelques années plus tôt, lors d'une projection de son film Normal dans le cadre du festival du film arabe à Oran, était confronté à un tout autre public. Le même genre de public, que l'on qualifia au Louxor "d'Islamiste". Il est vrai que ce public était, le moins qu'on puisse dire, assez hostile. N'arrivant pas à faire abstraction du contexte idéologique, le rapport d'une grande majorité du public avec le film était purement idéologique et surtout conflictuel. Tout jugement esthétique était relégué au second plan comme si le film n'a de raison d'exister que par son discours idéologique.

S'agit-il d'un moment précis de l'Histoire de l'Algérie où les clivages sont prononcés et les différends sont mis en avant? Surement pas. Le phénomène ne cesse de s'étendre et de se généraliser. Les modes de pensée sont simplistes et systémiques. Cloîtrée dans des systèmes, la pensée complexe n'arrive pas à se libérer. Aucun projet de société ne se dégage par soi-même. Chaque bord se définissant par opposition à l'autre, cette pensée systémique se fonde sur des antonymes et des visions manichéennes du monde. L'enfer, c'est toujours "un autre"! Il faut dire qu'il existe un certain confort avec ce genre de pensée: On prêche entre convaincus, l'autocritique se limite au stricte minimum, parfois même pas, aucune remise en question ou en cause n'est nécessaire et l'ennemi est pré-désigné. Mais pendant qu'on se chamaille sur ce qui différencie, on perd de vue les questions essentielles, c'est à dire ce qui rassemble.

Serait-on condamné à s'étiqueter pour trouver sa place? L'art doit-il véhiculer un discours idéologique pour exister? Jusqu'à quand devrions-nous obligatoirement choisir entre Marx et Hassan El-Banna? Entre un col Mao et une Djellaba? Entre Taksim et Rabia Al-Adawiya? Entre Canal + et MBC? Entre les Terrasses d'Allouache et l'Algérie pour toujours de Minéo, la dernière production patriotique à la sauce samouraï? Entre un rouge et un blanc? Peut-on nous choisir de ne pas choisir dans une Algérie habituée aux guerres de clans et aux querelles de factions?

Sur le plan des arts, où l'on essaye d'affirmer que la subversion est une condition sine qua none à la création et que l'art est inséparable de l'idéologie, d'autres perspectives s'ouvrent. Celle choisie par Tariq Teguia dans son film Inland serait l'une d'elle (le hasard du calendrier a voulu que le film soit reprogrammé la même semaine de la sortie du film d'Allouache). Un film sans prétentions idéologiques, mais ambitieux par son esthétique. Engagé et humaniste sans qu'il soit condescendant. Profond sans choisir un camp. Une vision à la fois complexe et personnelle mais qui engendre un film simple et d'une rare beauté. Au lieu de faire des procès et de chercher des coupables, le film se contente, par son sens de l'absurde et de la cruauté, de brosser une topographie poétique d'une Algérie profonde et oubliée par beaucoup de ses élites.

La scène d'ouverture est épique: Dans une pièce obscure où la fumée des cigarettes, le ton pompeux de ses occupants et la ténacité des positions rendent encore plus difficile le discernement, on discute du sens de la vie et de la révolte. Des prises de parole, des mots et rien d'autres. Comme un corps étranger, cette scène n'est ni raccordée aux autres scènes du film ni inscrite directement au récit. Elle n'a pour rôle que pour faire contraste avec la simplicité des dialogues et des personnages, les horizons ouverts et la réalité des choses dans le reste des scènes du film. Plus qu'une œuvre cinématographique, ce film est le triomphe de l'esthétique sur le discours. Un éloge du beau et du poétique. Une preuve que "L'autre" n'existe que si l'on ne le connaît pas.

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