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25/01/2016 07h:50 CET | Actualisé 25/01/2017 06h:12 CET

Miss Kabylie, le Chanteur de la place Audin et autres sujets intellectuels de la semaine !

Un ami sociologue me disait cette semaine « qu'être sociologue est d'abord et surtout un état d'esprit. Ceux qui ont fait de la sociologie leur vocation -à défaut d'être leur gagne-pain- le savent fort bien. Un état d'esprit qui, à la longue, devient gênant, parce qu'il empêche de mener une vie de manière tranquille et paisible. Et dans lequel on est continuellement opprimé par le sentiment de la nécessité de tout intellectualiser. » Loin de moi l'idée de m'incruster parmi l'assemblée des sociologues. Je n'en ai ni la vocation ni le statut, mais j'ose adhérer à ce sentiment qui serait sans doute partagé par beaucoup d'entre nous. Il ne se passe pas un jour, dans des situations dites banales, où l'on n'est pas confronté à ce besoin oppressant de tout intellectualiser. Un sentiment d'autant plus pénible qu'il étoufferait en vous tout élan de spontanéité ou du moins qu'il le rendrait moins évident. Le paroxysme est atteint lorsque notre rapport avec les différents aspects de notre vie quotidienne est entaché de scepticisme. Mais cela est vraiment un cas extrême.

Ceux qui, par leurs métiers ou leurs vocations, se sont laissés contaminer par cette obsession, connaissent bien ce besoin de prendre un moment avec soi pour « réfléchir » sur un cas de figure où la spontanéité aurait du être de mise. Plus grave encore qu'un simple symptôme cartésien, on cherche, dans ces moments-là, à trouver une explication rationnelle au moindre fait commun. On s'interroge sur l'explication objective d'un petit événement, aussi futile soit-il. On tente de saisir les schèmes et les mécanismes de fonctionnement de chaque phénomène, à priori (la précaution oblige), sans importance. Chaque parole devient un discours et le moindre fait est considéré comme un objet susceptible d'être étudié. Prenez par exemple, ce sms de moins de cent quarante signes, dont vous essayez d'analyser chaque mot, voire chaque signe de ponctuation (dans le cas où votre interlocuteur sache en utiliser) depuis que vous l'avez reçu.

On peut s'amuser à imaginer le calvaire qu'aurait pu être la vie quotidienne de Pierre Bourdieu, grand adepte de l'objectivation. Lui, pour qui, rien ne « va de soi ». Rien n'est « évident ». Cela devait être dur pour lui (surtout pour ses nuits d'insomnie), et certainement encore plus pour son entourage, de tenter inlassablement d'objectiver le monde social, en démontrant les mécanismes en vertu desquels il semble « aller de soi » : analyser le moindre fait et geste, trouver les corrélations entre les variantes des humeurs humaines, interpréter tout et presque rien. Le risque dans ce dernier cas, c'est que l'on passe du simple mécanisme d'interprétation à celui de surinterprétation où l'on attribue des significations supplémentaires, et probablement sans fondement, à un signe clair et limpide, en apparence. Tout devient complexe et connoté.

Ces phénomènes sont davantage amplifiés depuis l'émergence de nouveaux moyens de communication. Outre l'accroissement quantitatif de la masse de données rendues public ou échangées, ces moyens de communication ont apporté leur lot de complexité à la nature de la communication et aux positions des protagonistes. Ils permettent également à tout et à chacun d'être à la fois émetteur, destinataire et observateur « averti » d'un message. Tout le monde devient, par la force des choses, « expert » et ce qui est censé faire partie du domaine privé est exposé sur la place publique. Cela va de soi (façon de parler) que, dans ce nouveau contexte, les sujets atteints par le S.O.S (Syndrome d'Objectivation et de Surinterprétation) ont du pain sur la planche. Contrairement à d'autres, ils ne défilent pas les publications Facebook, ils « observent » ; ils ne commentent pas les statuts, ils les « analysent » ; ils ne lisent pas les informations et les articles publiés, ils « décryptent » les interactions entre les commentaires sur et autour d'une information.

Que s'est-il alors passé sur la planète Facebook DZ cette dernière semaine ? Des milliers de Selfies, ces autoportraits éphémères d'une bêtise permanente, syndrome d'une époque aussi nombriliste qu'exhibitionniste, remontants psychologiques pour les uns, la garantie d'un égo-contrôle de l'image (de soi) pour d'autres. Ceci dit, les Algériens, fort heureusement, n'ont pas le monopole des selfies. Autre phénomène, plus spécifique cette fois, mais symptomatique du malaise identitaire dans lequel nous vivons depuis des années : Quelques jours seulement après la publication du projet de révision de la Constitution, qui prévoit l'officialisation du Tamazight, la nouvelle miss Kabylie commit l'irréparable en « refusant » de s'exprimer en kabyle. Depuis, on ne dénombre plus les pages et les pétitions en ligne demandant sa destitution, l'accusant même de « Grande trahison ». Peut-on trouver un lien entre les deux dates ? Sûrement. Tout est signifiant pourvu qu'on s'y attarde un peu.

Autre épisode potentiellement significatif, bien qu'il ne nous concerne, en tant qu'Algériens, que de manière périphérique. Le 10 janvier, le chanteur Britannique David Bowie décède à l'âge de 69 ans. Sur un échantillon - très loin d'être représentatif- de quelques trois cents « sujets » d'une liste d'amis de l'auteur de ces lignes- dont les deux tiers sont Algériens, pas moins de 44 sujets ont « partagé » cette tragique nouvelle. C'est-à-dire 21 personnes de plus que celle concernant la mort de Hocine Ait Ahmed, quelques jours plus tôt, pourtant grande figure de la Révolution algérienne. Hormis le penchant de l'auteur pour les méthodes quantitatives et de ses amis pour le Rock Seventies, que cela signifie-t-il vraiment ? Peut-être rien du tout. Mais l'idée qu'il puisse exister une explication plausible à tout phénomène perceptible rend difficile d'accorder l'étiquette du banale à une telle observation.

Encore plus saisissant que les deux épisodes sus-cités, celui de « l'affaire » du chanteur de la place d'Audin est sûrement davantage plus riche d'enseignements. Petit rappel des faits : Mohamed Daha, jeune Algérois de 29 ans, est interpellé par des agents de police à Alger Centre, alors qu'il chantait, guitare à la main. On lui reproche d'occuper « la place publique », nous apprend Algérie-Focus. « L'affaire » est très vite relayée par des médias sociaux et une semaine après des dizaines de citoyens, majoritairement jeunes, ont « envahi » la rue, exprimant leur solidarité avec le jeune interpellé, en dépit de ses talents de chanteur. Il est vrai que, dans l'absolu, l'interpellation de ce jeune est tout à fait regrettable et l'élan de sympathie qui s'en est suivi est louable. Mais que peut nous enseigner un tel événement ? D'abord, il nous donne une idée sur nos conceptions de l'idée de l'espace public et de son usage. Alors que l'on est censé s'approprier cet espace et le transformer en sphère publique, où la critique s'exerce contre le pouvoir de l'État, on observe que depuis quelques mois, les tentatives de (ré)appropriation de l'espace public sont d'une toute autre nature. Rappelons que la dernière mobilisation de ce même genre concernait une affaire de port de jupe dans une université (ou sa variante, le pull échancré dans une cour de justice). Cela en dit long sur les formes de mobilisation de certaines élites. Il serait d'ailleurs intéressant d'étudier les composantes sociale et culturelle de ceux qui sont sortis dans la rue, en soutien à Mohamed Daha et d'expliquer les raisons de leur mobilisation.

Autre enseignement, ou du moins questionnement, que l'on peut tirer de cette « affaire », c'est le rôle prépondérant du Buzz, en tant que stratégie, consciente ou pas, de médiatisation et de « faire valoir ». L'un des leviers de cette stratégie semble être la subversion. L'envie de se positionner en tant que « subversif » est clairement assumée par de nombreux artistes et intellectuels (reconnus ou auto-proclamés) de la nouvelle génération. Comme s'il suffisait à l'artiste ou à l'intellectuel d'être « subversif » pour qu'il puisse exister. Dans beaucoup de cas, subversion n'est plus l'antonyme de subvention, bien au contraire.

Ce qu'on peut retenir à la fin, c'est cette image de Mohamed Bettache, le maire d'Alger Centre, accordant « l'autorisation officielle » à Mohamed Daha pour qu'il puisse enfin chanter « librement » dans la rue. Dès lors, on a presque le sentiment que ce dernier ne tire pas sa légitimité d'artiste de ses talents de chanteur (on l'a d'ailleurs vite compris après l'avoir écouté), ni de son projet de s'approprier l'espace public, mais du simple fait qu'il ait été interpellé par les forces de l'ordre. Chaque époque a sa manière de rendre un sujet plus « légitime ». On a bien connu l'époque où les élites tiraient leurs légitimités de leurs PV d'installation. Les mauvaises langues diront que cette époque n'est pas encore tout à fait révolue. Après tout cela n'est ni bien ni mal. La sociologie, comme tout travail d'intellectualisation et d'objectivation, n'a pour visée ni de juger, encore moins d'excuser. Elle cherche juste à comprendre. C'est ce que aurait ajouté mon ami sociologue s'il n'avait pas un biberon à donner à sa petite princesse.

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