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17/01/2015 05h:05 CET | Actualisé 16/03/2015 06h:12 CET

La fin des intermédiaires?

Tout a été dit ou presque à propos des attentats de Charlie Hebdo. Il est normal qu'un tel événement suscite les indignations, les condamnations mais aussi le débat. Le plus intéressant c'est que tout le monde, même en Algérie, s'est senti quasiment obligé de se prononcer, de se positionner, de prendre position. S'il ne le fait pas de son plein gré, il est sommé de le faire par tous les Charlie, Ahmed et Mohamed de la place!

Tout a été dit ou presque à propos des attentats de Charlie Hebdo. Il est normal qu'un tel événement suscite les indignations, les condamnations mais aussi le débat. Le plus intéressant c'est que tout le monde, même en Algérie, s'est senti quasiment obligé de se prononcer, de se positionner, de prendre position. S'il ne le fait pas de son plein gré, il est sommé de le faire par tous les Charlie, Ahmed et Mohamed de la place! Des Français, mais sûrement aussi beaucoup d'intellectuels algériens, ne comprendraient pas qu'il puisse y avoir des Algériens qui "ne se sentent pas Charlie". L'explication est peut-être simple -mais qui mérite d'être rappelée- c'est que les Algériens ne sont pas "Un". Ce texte ne cherche pas à justifier cela ni à le condamner, il essaye seulement de "comprendre" un phénomène complexe que beaucoup tentent de réduire dans un schéma binaire et manichéen.

Il est des dichotomies qui sont usées par le temps, presque ringardisées. Celle qui opposait le monde réel à son avatar, le monde virtuel, semble dépassée aussi bien par les faits que par la théorie. L'argument comme quoi la toile DZ ne représente pas l'Algérie est de moins en moins pertinent. Dans cette toile, on trouve de tout: Des abonnés au Courrier international ou Asharq Al-Awsat mais également des fans de Chebba Warda. Il ne serait pas étonnant d'ailleurs que les uns et les autres ne soient parfois les mêmes. On y trouve des francophones, des arabophones, des amateurs de jazz et des fans de raï, des barbus hipster, et d'autres à la Mokri ou à la Hamadache.

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Cette nouvelle agora est, en Algérie, à la fois le prolongement et la métamorphose d'un espace public "classique" qui n'existe plus, sinon modestement, un des derniers bastions de la liberté d'expression inconditionnelle et sans frontières, une analogie d'une certaine idée de l'exercice de la démocratie. Ces nouveaux espaces ont, au moins, le mérite de faire valoir la parole du peuple, cette majorité silencieuse. Ou du moins faire entendre leur voix. Chaque commentaire d'un sujet politique sur Facebook sonne comme une sentence et exprime une prise de conscience, ou du moins de position. Jamais le verbe "aimer" n'a aussi bien rimé avec conviction et détermination. À défaut d'un "j'aime" convainquant, voici enfin venu le jour où l'on peut voir et lire des "j'aime" convaincus.

Grâce à ce nouveau rapport à la chose publique, les internautes détiennent désormais un outil efficace, qui leur permet notamment de fabriquer un autre rapport au politique, au culturel et au religieux Le cyberespace public 2.0, c'est surtout la fin de l'intermédiaire. Ces citoyens, d'un nouveau genre n'attendent plus qu'on leur propose de participer: Ils font leur politique, par et pour eux-mêmes.

Nous sommes d'ailleurs de plus en plus nombreux à aller sur internet, non pas dans la simple intention de chercher des informations, mais pour y laisser une information. Cette information est souvent un avis ou un commentaire. On passe souvent plus de temps à éplucher des commentaires sur un site d'information qu'à lire les articles. Les commentaires s'avèrent parfois plus intéressants et significatifs -sur un plan sociologique- que les articles qu'ils sont censés commenter.

Une journée ordinaire d'un e-Algérien -sans le réduire à une entité homogène ou l'opposer à son pendant "réel"- pourrait se résumer, dans la plupart des cas, en un cycle répétitif de tâches et une activité systématique qui consiste à critiquer l'actualité. S'il a un avis sur tout, il est cependant régi, dans la plupart des cas, dans cette activité critique par la même logique dogmatique de son rapport avec les thèmes d'actualité, logique qui détermine également son rapport avec les autres sujets de son monde et les objets de la vie de tous les jours. On retrouve sur internet presque les mêmes schémas d'interaction, entre les acteurs d'un même système, qu'offre le spectacle des rapports humains au sein des groupes sociaux.

Au risque de tomber (encore!) dans le piège du simplisme et du binarisme, l'analyse de cet espace d'échange manifesterait un phénomène, certes pas insolite, mais néanmoins amplifié par la nature du médium: Une dichotomie entre deux catégories d'internautes, dont la différence se situe surtout dans leurs conceptions respectives du projet de société qu'ils souhaitent. Cela se traduit par deux regards, symétriquement opposés, sur les thèmes proposés par l'actualité.

S'il est plus fréquent de parler d'une dichotomie opposant démocrates ou laïques et islamistes (termes génériques et souvent causes d'amalgames), on préfère en utiliser une autre, empruntée à feu Djamel Guerid, lequel, décrivant le processus d'industrialisation de la société algérienne dans les années 1970 puis en examinant les maux de l'université algérienne des années 1990, propose un modèle d'analyse opposant, dans un système, acteurs classiques et acteurs majoritaires. Une dualité qui trouve son origine dans l'idée même de la résistance à la France coloniale, entre résistance armée et résistance-débat puis la reproduction de cette même dualité au début du vingtième siècle et ensuite pendant les premières années d'indépendance. Une dualité qui divisera l'Algérie en deux tendances culturelles différentes, celle des modernistes francophones et celle des conservateurs arabophones. Évidemment, il serait insensé de penser cette séparation comme une muraille étanche entre les deux tendances, mais il serait également absurde de réfuter son existence. La nouvelle ère d'indépendance verra le prolongement de cette dualité, qui s'étendra jusqu'à toucher tous les pans et les aspects de la société algérienne et ses institutions, à commencer par l'université et le monde de la presse.

Le cyberespace public algérien 2.0 est, en quelque sorte, un substitut de l'université telle qu'elle devrait être, c'est-à-dire un espace d'échange, tout en prolongeant la dualité culturelle que l'on constate (constatait?) à l'université. Grâce à la visibilité qu'offrent ces médias alternatifs et la facilité d'accès à la parole publique dont dispose "l'internaute majoritaire", celui-ci est plus que jamais présent dans l'espace public, s'affirmant même comme une catégorie majoritaire. Tout comme son aîné, l'étudiant majoritaire, l'internaute majoritaire est plutôt de langue arabe et de culture islamique. Rien d'étonnant donc à ce que les quatre sites algériens les plus visités soient des sites de journaux algériens arabophones.

Cet espace dit "virtuel", s'érige désormais comme un vrai baromètre des dynamiques sociales. Nourri par l'actualité, il est quotidiennement terrain de confrontations entre "internautes majoritaires", convaincus ou séduits par le courant islamique, et "internautes classiques", devenus, par la force des choses, une minorité composée de "démocrates", parfois de tendance laïque, entraînant le débat dans une logique d'opposition et de conflit.

À l'origine de cette discorde, on peut trouver deux perceptions différentes de la démocratie et de la question de l'accès à l'espace public. Contestant le choix de la majorité, la minorité "démocrate" risque d'être discréditée par son propre discours. Si ce clivage n'annonce, en apparence, rien de nouveau dans une Algérie qui en est habituée, son déplacement à ce cyberespace public 2.0, risque de favoriser enfin une certaine Algérie, l'Algérie profonde, l'Algérie des "majoritaires", au détriment d'une autre Algérie, représentée et fantasmée par beaucoup de ses intellectuels, qui parlaient d'une société qu'ils croyaient connaître. C'est la fin des intermédiaires. Comme quoi la démocratie ne profite pas forcément aux "démocrates"!

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