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26/10/2015 13h:10 CET | Actualisé 26/10/2016 06h:12 CET

Désintermédiation: Pourquoi la finance africaine ne peut y échapper

FINANCE - L'Afrique et son formidable potentiel de croissance sont depuis dix ans au cœur de la conversation financière mondiale. Et pour de bonne raisons: 10% de croissance moyenne sur les 14 dernières années, 300 millions de consommateurs et plus de 50 villes de plus d'un million d'habitants. De quoi faire rêver nombre d'investisseurs.

En effet, pas une semaine ne passe sans que le continent ne soit cité dans les différentes publications de la sphère financière, contribuant à la vague irrésistible d'afro-optimisme qui a gagné les professionnels du secteur.

Or, il est un sujet fondamental pour l'Afrique trop rarement évoqué, celui de la désintermédiation, qui signifie littéralement "supprimer les intermédiaires". Cet outil constitue pourtant un formidable catalyseur de croissance, qui devrait contribuer à la libération des énergies entrepreneuriales sur le continent.

Comme un symbole du regain de dynamisme de l'axe France-Maroc et de sa vocation à créer un projet commun en Afrique, les places financières de Casablanca Finance City et de Paris ont choisi de mettre à l'honneur la désintermédiation comme thème d'une conférence qui s'est tenue ce vendredi 23 octobre dans la capitale économique du royaume chérifien. Au menu de ces échanges: la publication d'un rapport commun ainsi qu'un débat regroupant les protagonistes financiers régionaux.

A ce titre, le moment est particulièrement bien choisi pour que le nord et le sud échangent autour du sujet de la désintermédiation. S'il est communément utilisé pour signifier "allons chercher le financement des entreprises sur les marchés financiers et non plus auprès du système bancaire", autrement dit "sortons du carcan des banques"... derrière ce terme barbare, jusque là réservé aux professionnels de la finance, se loge en effet un triple défi pour le continent africain: celui de l'efficacité, de la fluidité et de la transparence.... au service de la croissance et du mieux être de ses populations.

Sur le volet de l'efficacité, la désintermédiation est un instrument puissant pour l'accélération du développement des entreprises,. Elle permet aux détenteurs du capital - souvent situés au nord- d'apporter le financement nécessaire à l'expansion de l'entreprise africaine en raccourcissant les circuits de prise de décision. Cela a un impact direct sur la gouvernance d'entreprise, et donc sur l'efficience de son management, puisque cette mise de fonds s'assortit inévitablement d'un contrôle accru sur les opérations de l'entreprise.

En termes de fluidité, accélérer la dynamique d'intermédiation est également une nécessité urgente pour le continent afin de diversifier les sources de financement de l'entreprise. Elles sont aujourd'hui issues à 95% des établissements bancaires, mais ces derniers, soumis à des règles prudentielles de plus en plus drastiques, ne peuvent plus assumer le flux de nouveaux entrants. La totalité des actifs bancaires ramenés au PIB est de 0,7 fois en moyenne en Afrique en 2013 contre 3,8 fois aux Etats-Unis et 5,1 fois en Suisse, donc un financement bancaire continental sous-développé.

Les marchés financiers africains, quant à eux, ne constituent qu'une portion congrue du financement des entreprises, et sont généralement réservés aux grands groupes. On ne dénombre aujourd'hui que 800 entreprises cotées en Afrique, et les marchés restent très peu liquides et très volatils du fait de leur petite taille.

Reste donc le capital investissement, qui, bien qu'embryonnaire en Afrique, a connu une croissance très rapide depuis la crise financière de 2007. Au cours des 7 dernières années, ce sont près de 22 milliads de dollars qui ont été levés par les fonds de Private Equity en Afrique, mais ce chiffre est à comparer aux levées des fonds européens, qui se situent entre 250 et 300 milliards de dollars chaque année.... C'est bien entendu ce mode de financement qui est appelé à progresser plus vite, car financer une entreprise grâce à une autre entreprise dont c'est le métier constitue une "communauté de destins", un pacte économique dont le modèle a fait ses preuves ailleurs dans le monde.

Enfin, la transparence - à ne pas confondre avec le contrôle - est le troisième volet de ce triptyque vertueux que la désintermédiation pourrait renforcer en Afrique, en donnant au reste du monde de l'information de qualité sur les entreprises actives sur le continent et leur potentiel de développement. Plus de transparence, c'est garantir un accroissement de la qualité des financements de l'entreprise et un accroissement de leur attractivité... et couper court aux défiances encore trop fréquentes des investisseurs internationaux envers le continent africain.

Cette discussion intervient à un moment crucial pour l'Afrique, où le continent ne peut plus compter sur les industries extractives pour financer son développement, du fait de la chute des cours mondiaux, ni sur les seules transactions dans le secteur des télécom, même si elles restent un vrai segment d'attraction.

Le continent doit donc désormais développer l'ensemble de son tissu économique, tous secteurs confondus: secteur financier, biens de consommation, secteur de la santé, secteurs de l'information et des nouvelles technologies... et encore l'énergie, les infrastructures, l'industrie au sens large... Ce sont ces entreprises qui sont seules en capacité de répondre au défi des nouveaux entrants sur le marché du travail, de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes.

A ce titre, la finance africaine doit profiter de la désintermédiation et accepter ses trois corollaires que sont l'efficacité, la fluidité et la transparence, pour donner du travail à sa jeunesse, améliorer la qualité de vie de ses citoyens. Et prévenir les crises sociales qui ne manquent jamais d'exploser quand l'économie ne suit pas...

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