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23/02/2018 06h:56 CET | Actualisé 27/02/2018 13h:30 CET

Je suis une frontalière, Monsieur Daoud

Youssef Boudlal / Reuters

FRONTIÈRES - Ma vie a été jalonnée par les fermetures des frontières algéro-marocaines car celle que nous vivons actuellement n'est malheureusement pas la première mais seulement la plus longue.

Cette introduction a pour but de vous dire à quel point votre tribune intitulée "Je suis Marocain" et publiée sur l'hebdomadaire TelQuel, a eu l'effet d'un baume sur mon cœur de frontalière déchirée, d'autant plus que votre réputation d'humaniste et de libre penseur vous précède partout!

La poésie de votre écriture est belle et douce à entendre! Cependant ma consolation est de courte durée car moi, frontalière, je vis la fermeture actuelle des frontières dans sa trivialité et ses tracasseries quotidiennes!

C'est le cas de toute la population vivant de part et d'autre des frontières. La fermeture des frontières la pénalise plus que le reste des populations des deux pays. Cela est dû au fait qu'elle est constituée des mêmes familles et bien souvent les parents sont d'un côté et des enfants de l'autre! Moi, frontalière marocaine, j'ai de la famille très proche en Algérie et nous sommes des milliers dans ce cas. Les frontaliers algériens diront la même chose.

Pour se visiter, cette population doit soit disposer de moyens financiers suffisants pour un voyage en avion qui lui fait parcourir des milliers de kilomètres au lieu de souvent quelques dizaines, soit prendre le risque de faire des traversées clandestines. Et chacun sait que la clandestinité peut mener à la prison ou pire, à recevoir les balles d'une mitrailleuse un peu trop chatouilleuse!

Pour vous donner une idée de la force de ces liens familiaux, si besoin est, les frontaliers passaient presque toutes leurs vacances scolaires et vacances tout court dans le pays voisin qu'ils connaissaient en définitive mieux que le leur!

Je répète et vous prends à témoin, Monsieur Daoud, la séparation que crée la fermeture des frontières est vécue au quotidien comme un drame humain. N'est-ce pas le paroxysme de la souffrance que de ne pas pouvoir assister à l'enterrement de sa mère ou de son père à cause d'une décision politique?

Monsieur Daoud, j'adhère totalement à vos vœux d'apaisement des relations algéro-marocaines et surtout à l'argument que le Maroc et l'Algérie ne sont pas destinés à être des ennemis mais bien au contraire des pays complémentaires dans un espace maghrébin.

Malgré cela, je continuerai à insister sur la pénalisation quotidienne de la population frontalière. Ce sort, je pense bien le connaître pour le vivre et pour en avoir effectué un travail de recherche scientifique, de part et d'autre de la frontière.

Depuis 1994, je plaide, sans succès jusqu'à présent, pour que des solutions humanitaires soient trouvées pour cette population.

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