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06/01/2016 11h:12 CET | Actualisé 06/01/2017 06h:12 CET

L'incontournable adolescence d'un pays

L'adolescence est une étape délicate et décisive dans la vie d'un être humain. Chacun en a gardé un souvenir plus au moins pénible selon la manière dont il l'a vécue et chacun en a une connaissance plus au moins approfondie selon l'intérêt qu'il a porté à son sujet.

Ce qui m'interpelle dans cet épisode redoutable, sentimental et très instable de la vie d'un être humain, c'est son analogie frappante avec le passage actuel de l'histoire du peuple tunisien.

Si je fais cette analogie, ce n'est nullement dans un but de dénigrement ou d'un quelconque mépris. C'est un constat sans arrière pensée qui m'est apparu assez évident en observant le comportement global de la société tunisienne durant ces dernières années.

Cette analogie concerne certains aspects "physiques", mais c'est essentiellement sur le plan intellectuel, psychique et social qu'elle est la plus frappante*.

1- Les caractéristiques "physiques"

L'adolescent qui découvre son corps fait désormais une fixation sur son apparence physique. Il donne beaucoup de temps et de soin à son allure et à ses tenues vestimentaires, chose qu'on retrouve de manière très marquée chez le tunisien contemporain.

La volonté de distinction physique n'a jamais pris autant de place dans sa vie. C'est le culte de l'image et la prééminence du paraître chez soi versus bien-être. Ce comportement dénote une certaine démesure et un certain narcissisme caractéristiques eux aussi de l'adolescent.

Néanmoins, cette relation au corps est teintée parfois d'un sentiment de flottement et de malaise voire de conflit. Le corps est parfois considéré comme source de honte et de dégoût. Il faut absolument le cacher ou le couvrir. "Beauté, sexualité, volupté, attente, indécision, ... Devant ces puissances inconnues, beaucoup d'adolescents font demi-tour. Ils se retirent, et cherchent anxieusement la pureté" (P. Daco).

2- Les caractéristiques intellectuelles et psychiques

Sur le plan intellectuel et psychique, le premier trait commun c'est qu'à l'instar du jouvenceau, le tunisien se retrouve bouleversé depuis la révolution par la découverte de soi et la mise à nu de sa personnalité.

Il entame alors une quête identitaire. C'est l'émergence des grandes questions philosophiques et morales, des interrogations sur la société actuelle mais aussi en devenir.

La Tunisie sera-t-elle islamiste ou laïque, choisira-t-on le régime présidentiel ou parlementaire, doit-on se réconcilier avec les acteurs de l'ancien régime, comment lutter contre la corruption, quelle place pour la religion dans les programmes scolaires ... Autant de sujets qui nous ont et nous occupent encore tant sur le plan politique et social que sur le plan éthique.

Le deuxième trait commun c'est que la puberté est la période par excellence des passions et des aversions excessives. C'est la prédominance de l'affect sur le raisonnement rationnel. On se rappelle tous d'un professeur, d'un sportif ou d'un artiste admiré voire adulé.

De manière analogue, nous avons tous en mémoire les marches de soutien à un personnage politique ou religieux passionnément idéalisé mais aussi des accrochages ou des incidents ici et là demandant de réprimander sévèrement un autre.

L'adolescence est aussi l'époque où on reconstruit le monde qui tel qu'il existe n'est pas à son goût. Chacun se met donc à le rêver à son souhait avec beaucoup d'imagination, mais aussi avec énormément de naïveté et de subjectivité. Sans ancrage dans la réalité parfois, on oublie dans sa fougue la factualité et le rêve de l'autre.

C'est là le troisième trait commun avec le comportement de nos concitoyens. On le retrouve nettement dans les débats agressifs des parlementaires mais aussi des différentes composantes de la société civile notamment lors de l'écriture de la Constitution. Ces débats reflètent un comportement sociétal à plus grande échelle et sont symptomatiques d'une lutte acharnée pour imposer sa vision du modèle social de demain, pour influencer les choix moraux, juridiques et éthiques fondements de la Tunisie désirée.

Le dernier trait commun dans ce volet réside dans la dualité que vit le jeunot en sortant de l'enfance.

Dualité entre volonté de rupture avec l'autorité parentale et entre la crainte d'abandonner la sécurité des liens familiaux. La similitude de ce comportement avec celui du tunisien en ce moment peut être remarquée de façon métaphorique dans le mal qu'a le peuple tunisien à sortir de la cape du père. Cette cape qui nous a longuement enveloppés, jusqu'à l'étouffement.

D'abord celle de Bourguiba puis celle de Ben Ali. D'ailleurs, ne peut-on pas voir la révolution comme la révolte d'un adolescent contre ce père qu'il trouve dominant et tyrannique ?

Cependant, malgré la soif de liberté, la réclamation insistante de pluralité politique, en dépit de cette volonté à rejeter le patriarcat à travers l'instauration d'un régime parlementaire, nous avons toujours des difficultés à surmonter l'attachement filial. Cette nostalgie frustrante s'est nettement démasquée avec la montée en flèche de la popularité de Beji Caid Essebsi, symbole emblématique de cette paternité regrettée, aboutissant à son succès aux élections présidentielles.

3- Les caractéristiques sociales

Le plus frappant sur le plan social dans ce parallèle, c'est la régression de l'acquis social marquée d'une tendance à l'indiscipline et à la transgression de la loi.

L'anarchie qu'on voit à plusieurs niveaux : du comportement du citoyen sur la route jusqu'aux discussions chaotiques et agressives des responsables politiques sur les plateaux de télévision, en passant par les bavures policières sans oublier le manque d'assiduité au travail. Tout cet ensemble n'est-il pas une manifestation explicite de ce comportement anarchique et désordonné?

Par ailleurs, les revendications salariales et syndicales, les grèves qui n'en finissent pas, les exigences d'un droit de regard sur tout ce qui se passe dans le pays sont des illustrations d'une volonté d'affirmation de soi et d'émancipation.

Ce besoin de reconnaissance et de respect quand bien même agressif ou maladroit parfois, n'aidera-il pas à rompre avec l'enfance et ses modèles?

Ce comportement est un préambule à la phase finale paraît-il dans le comportement social de l'adolescent qui est celle de "l'insertion".

C'est durant cette période que le jouvenceau devient affectivement autonome. Je pense que c'est cette phase que nous avons entamée aujourd'hui, malgré qu'elle me semble encore assez confuse.

On peut la comparer à un corridor qui relie la fin de l'étape adolescente au début de l'étape adulte, les prémices du mature dans le juvénile en quelque sorte. Pendant cette phase, l'éphèbe deviendra de plus en plus stable et s'identifiera de plus en plus à l'adulte. Il deviendra réellement indépendant par rapport à ses parents.

L'adolescence, malgré ses difficultés, ses flottements et ses conflits, est un pilier de la vie d'un être humain. C'est une période créatrice et riche en défis. Elle a une mission essentielle celle de construire l'adulte mûr, responsable et affermi, sûr de lui, capable de maîtriser ses élans et surtout qui connaît bien désormais sa voie futur.

Je suis certaine que le peuple tunisien malgré les embûches et les incertitudes de la période post-révolution réussira son passage vers un avenir stable et clair. Reste à savoir, s'il rentrera dans le moule quasi uniforme des pays stables et développés? Il se pliera ainsi à l'ordre mondial préétabli. Ou, au contraire réussira-t-il à créer à partir de la phase juvénile un modèle spécifique et nouveau qui permettra peut-être la genèse de nouvelles approches politiques ou socio-économiques dans le monde?

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* Je me suis basée pour cette comparaison sur quelques documents dont notamment :

1- Les prodigieuses victoires de la Psychologie, P. Daco.

2- Cours en ligne de Psychiatrie, http://psychiatriinfirmiere.free.fr.

3- Vie sexuelle et affective : Psychologie de l'adolescent, Jacqueline Liégeois.

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