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30/10/2015 09h:06 CET | Actualisé 30/10/2016 06h:12 CET

Tunisie: L'étape de Survie!

La période que nous vivons actuellement en Tunisie est l'une des plus difficiles depuis une quarantaine d'années. Elle est encore plus difficile que celle vécue pendant la révolution. Durant cette dernière, nous étions dans la peur, l'état d'urgence, l'incertitude, l'avalanche d'informations et d'intox.

Nous avions même frôlé l'agoraphobie après que les snipers aient pris place sur nos toits ou que certains sujets non identifiés aient voulu semer la panique après la fuite de l'ancien président. Mais il y avait deux choses qui tempéraient la sévérité de cette période à mon avis.

La première, c'est le grand espoir qui naissait en chacun d'entre nous. L'espoir que les choses allaient changer. L'assurance que l'oppression, le népotisme et la corruption de l'ancien régime ne seraient qu'un lointain cauchemar. Nous commencions à rêver d'un pays semblable en modernité et en démocratie aux pays que nous voyons à la télévision, que nous envions et convoitions.

La deuxième, c'est que nous étions redevenus fiers d'être Tunisiens. Après tant d'années à avoir honte de notre faiblesse, de notre peur, de notre individualisme, de notre infériorité économique et sociale, de la déchéance de tout le monde arabe.

Après tant d'années à avoir une piètre opinion de soi quand une seule personne intimide tout un peuple et le mène d'une main de fer, soudain, des révélations ont illuminé nos convictions: nous n'avions plus peur, nous pouvions chasser le tyran, nous pouvions ébahir le monde entier qui désormais nous respectait et nous applaudissait.

Nous avons réalisé que les autres n'étaient pas pourris ou corrompus comme nous le pensions mais supportaient à leur manière en attendant le moment opportun pour l'insurrection. Une nouvelle croyance s'est alors installée: nous sommes une nation exceptionnelle!

Sauf qu'après toutes les épreuves endurées depuis cette belle période, les déboires que nous connaissions tous, les atrocités politiques et sécuritaires, le bilan est aujourd'hui des plus affligeants.

Ce qui caractérise le plus la difficulté de la période actuelle je crois, c'est la perte de l'espoir, la déprime assez générale. Rien n'a l'air de fonctionner convenablement dans le pays: la situation économique est très difficile, les attentats terroristes nous guettent, le climat politique est à vomir, la saleté et l'anarchie sont partout.

L'opportunisme et la corruption sont pires qu'avant paraît-il. Tout est désolation, tout est défectueux: éducation, santé, justice, douane, médias, transport, tourisme,...

Mais le désespoir le plus marquant à mon avis est celui du rapport à l'autre. Lorsque tu ne crois plus que l'autre puisse être à la hauteur, qu'il puisse changer sa vision du devoir citoyen, lorsque tu es convaincu que son égoïsme l'empêchera définitivement de penser au bien du pays, c'est ce qui est le plus débilitant.

Comme les choses ne peuvent changer d'elles-mêmes, il faut la contribution des efforts de chacun pour pouvoir créer une dynamique capable de générer la métamorphose. Alors, si on ne peut plus compter sur l'effort si indispensable de l'autre, il ne reste qu'à espérer la résurrection d'un Khaireddine ou d'un Bourguiba pour pouvoir le faire.

On dirait que la "nation exceptionnelle" s'est avérée un bien joli mythe. Nos complexes, nos vices et nos incohérences que nous trainions depuis des années, nous les avons eu en plein la figure.

D'ailleurs, une question est foncièrement au centre de la crise actuelle et ne cesse de me tourmenter depuis quelque temps: sommes-nous un peuple exceptionnel ou un cas désespéré? Quel genre de peuple sommes-nous? Comment définir le citoyen tunisien? Est-ce une personne vaniteuse, fainéanté, anarchique, égoïste et arriviste? Ou est-ce une personne humble, laborieuse, capable de grande prouesses, rigoureuse, généreuse, altruiste, drôle et passionnée? Ou est-ce paradoxalement tout ça à la fois?

Bref, la situation est vraiment rude et les questions le sont encore plus. Plusieurs n'en peuvent plus. Certains en deviennent malades, d'autres ne pensent qu'à quitter le pays, qu'à fuir ce marécage. Beaucoup se cachent derrière la façade de l'indifférence et s'occupent des soucis de la vie quotidienne. D'autres observent hébétés. Les âmes les plus sensibles sombrent dans la dépression.

Quelle solution dans un tel désarroi?

On pourrait faire en sorte que cette période soit une étape de survie. Une survie morale et psy- chique. Déprimer ou se laisser abattre n'avancera à rien. Au contraire cela ne fera qu'empirer davantage les choses. Il faut penser à traverser cette période difficile avec le moins de dégâts possibles mais sans pour autant démissionner de la vie civique, sans oublier que c'est nous tous qui devons construire l'avenir.

Si nous voulons que l'avenir soit préférable au présent, que nos enfants aient une meilleure chance que nous et qu'ils vivent dans la Tunisie rêvée, il faut que nous changions les choses, même petit à petit.

Nous pouvons bien sûr choisir de subir passivement les événements et rester inerte en attendant que par miracle les choses s'améliorent ou qu'une autre nation décide à notre place, mais ce n'est qu'illusion. Il suffit de lire l'histoire pour s'en convaincre. Faire parti des grandes nations, ça se mérite!

Mais aussi, diaboliser l'autre, l'accuser d'être responsable de son propre malheur c'est de l'auto-victimisation, la solution de facilité, un vieux réflexe bien humain qu'on utilise pour se déculpabiliser de soi-même.

In fine l'autre n'est-il pas vous et moi? Chacun d'entre nous est un peu responsable (à des degrés différents certes) de la situation actuelle. Les personnes qui ont contribué par leur incompétence, par leur cupidité, par leur manque de patriotisme, par leur égoïsme, par leur irresponsabilité, par le manque du sens du devoir chez elles, ou même par leur indifférence et leur manque d'implication, ces personnes ne sont pas venues d'une autre planète.

Ce sont nos compatriotes, ce sont vous et moi. Ce sont des personnes de différentes régions de notre pays, des différentes couches sociales, des différents niveaux intellectuels, des différents partis politiques.

Nous avons beaucoup de maux à éradiquer en nous pour récupérer un corps sain. Mais faut-il admettre d'abord la maladie, commencer une sincère introspection et avouer ses propres déficiences!

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