LES BLOGS
26/09/2015 10h:41 CET | Actualisé 26/09/2016 06h:12 CET

Migrants: Retrouver la solidarité perdue

La crise des réfugiés risquant leur vie pour rejoindre l'Europe est au centre de multiples interrogations sociales et politiques et a notamment fait naître un débat en Tunisie. La photo du petit Aylan échoué sur la plage de Bodrum a suscité une vive émotion au sein de l'opinion publique qui a fustigé les autorités Européennes pour leur manque d'humanité face au drame que vivent les populations fuyant la terreur dans leur pays.

L'indignation qui a suivi la publication de la photo et les flux incessants de réfugiés débarquant aux portes de l'Europe ont poussé les politiques à réagir et ouvrir-pour un temps-leurs frontières afin d'accueillir une partie des flux migratoires. L'accueil chaleureux réservé aux migrants à leur arrivée par le peuple Allemand restera dans l'histoire comme un formidable moment de solidarité humaine et de compassion.

Mais au-delà de l'émotion à la vue de la photo d'Aylan, du soutien et de l'aide proposés par certaines franges des populations, il y a aujourd'hui une réelle question à se poser quant au sort de la solidarité entre les peuples et des principes universalistes.

En France, pays des droits de l'homme, un sondage réalisé par Viaoice pour Libération durant l'été montrait qu'uniquement 10% des interrogés estimaient qu'il fallait accueillir plus de migrants, compte tenu de la situation en Méditerranée. Ils étaient 49% à s'exprimer pour en accueillir moins. La montée des parties d'extrême droite axant leur discours sur la réduction de l'immigration confirme une tendance qui s'installe en Europe depuis un moment.

Dans ce contexte, qu'en est-il de l'opinion publique tunisienne? Y'a-t-il eu un progrès des valeurs humaines, cosmopolites et solidaires après le chamboulement social de l'hiver 2010/2011? Sans avoir de sondage ni de réelles enquêtes d'opinion à l'appui, l'impression est que c'est loin d'être le cas, bien au contraire.

Au matin du 15 janvier, un sentiment de liberté et une certaine euphorie se mélangeaient à l'angoisse des lendemains incertains. Tous les Tunisiens ont vécu cette (ré)appropriation soudaine du pays, ce sentiment de devoir désormais s'impliquer pour tenter de réduire les inégalités et les injustices qui se sont creusées au fil des années de népotisme. La vie associative a connu un véritable essor et une solidarité entre les régions et les classes sociales est apparues.

La voix des manifestants venus des régions recluses et défavorisées du pays, réclamant plus d'équité et de justice a trouvé écho dans les revendications démocratiques et libérales des habitants de la capitale. Cette solidarité soudaine a même traversé les frontières et l'ensemble du pays s'est mobilisé pour soutenir le peuple Libyen voisin lors des moments les plus difficiles de sa révolution.

Les frontières ont été ouvertes pour accueillir les réfugiés et les élans de fraternité entre les deux peuples se sont multipliés. Ce réflexe solidaire a été érigé en fierté nationale par les dirigeants post révolution face à une communauté internationale encore éblouie par la maturité et la conscience civique d'un peuple qu'il pensait jusque-là indifférent à son propre sort.

Qu'en est-il de tout ça aujourd'hui? Où est passé cet élan de fraternité? A-t-il disparu dans les flots des campagnes politiques successives? A-t-il été la victime malheureuse des combats idéologiques incessants? S'est-il écroulé sous les balles perdues de Sousse et du Bardo? Il semble évanescent aujourd'hui, comme le souvenir d'une époque qui n'aurait existé que dans nos têtes.

Le régionalisme carbure à plein régime et le football lui donne une tribune inespérée. La xénophobie et le racisme semblent trouver des prétextes pour surgir en plein jour: une épidémie d'Ebola, l'arbitrage douteux d'un match de foot, ou un fait divers se distinguant difficilement de la légende urbaine.

Les libyens sont désormais les boucs émissaires parfaits de tous les maux du pays: inflation galopante, insécurité, proxénétisme, circulation, et un mur s'est désormais dressé pour ne plus avoir à regarder en face un voisin devenu "gênant".

S'il est compréhensible qu'une insécurité grandissante et l'angoisse des lendemains font se braquer un peuple dont l'histoire est pourtant marquée par les échanges et le mélange entre les identités et les origines, il est triste de voir que peu de politiques, d'intellectuels et de figures influentes du pays ne se battent pour raviver et nourrir cet humanisme dont le pays à besoin.

Le sort des migrants de la Méditerranée a éveillé la conscience de certains dirigeants européens et a permis à l'humanisme de trouver des voix dans les médias. Il ne reste plus qu'à espérer qu'il en soit de même chez nous, et que ce sentiment de solidarité qui nous a réunis un temps, dissipe le repli sur soi qui lui a succédé.

"La grande chose de la démocratie, c'est la solidarité", disait Victor Hugo, peut-être devrait-il y avoir plus d'Hugo et moins de Machiavel sur certaines tables de nuit...

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.