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23/01/2016 04h:55 CET | Actualisé 22/01/2017 06h:12 CET

La communication de crise pour les nuls: l'exemple de Kasserine

ASSOCIATED PRESS

Comment l'État tunisien gère t-il sa communication de crise? Eh bien très mal!

Contexte

Tout a commencé avec la mort de Ridha Yahyaoui 28 ans, samedi 16 janvier 2016 suite à une électrocution et une chute d'un poteau électrique.

Jeune chômeur, originaire de Kasserine,il fait partie de cette génération qui ont cru en de meilleurs lendemains post-14 janvier 2011.

Déjà, et comme souvent l'information initiale est interprétée en fonction la position idéologique ou lobbyiste des médias. Certains parlent de suicide, d'autres d'un simple accident.

Nous retrouverons d'ailleurs cette "subjectivité évidente" lors de la mort d'un policier Sofiene Bou Sellimi, âge de 25 ans. Certains médias parlent de "lynchage de la part de manifestants" qui aurait entrainé la mort du policier, d'autres, d'un banal accident de la route. La ligne entre information et désinformation semble de plus en plus ténue dans notre paysage médiatique.

Mode d'emploi de ce qu'il ne faut pas faire!

Ce qui est assez frappant lorsque l'on se penche sur les cas de crise et la communication apportée par l'appareil d'État à ces crises est l'incroyable amateurisme dans lequel semble nager les conseillers et, logiquement, les têtes pensantes de l'administration.

Il suffit de se rappeler des décisions prises par la ministre du Tourisme suite à l'attentat de Sousse pour s'en assurer. Au lieu de rassurer les employés, les familles vivant de manière directe ou indirecte du tourisme, le pouvoir en place décida de rééchelonner les dettes des hommes d'affaires propriétaires d'hôtels qui tournent souvent à vide...

D'ailleurs, à titre personnel j'utilise l'exemple des décisions de la ministre du Tourisme Selma Elloumi Rekik comme le parfait mauvais exemple d'une communication de crise dans des ateliers, je ferai sans doute la même chose avec la communication de crise actuelle.

Et rebelote avec cette fois-ci une succession de décisions prises sans aucune logique.

Messieurs les dirigeants, voici ici un florilège de tout ce qu'il ne faut pas faire en cas de crise.

Soulèvement Kasserine. Comment rater sa communication de crise:

  1. Couvre-feu direct à Kasserine
  2. Déclarer au plus haut de l'État qu' "on n'a pas de baguette magique"
  3. Annoncer le recrutement de 5000 jeunes
  4. Ah non désolé le porte-parole du gouvernement s'est trompé (et il est toujours en poste). Il parlait de mécanismes à l'emploi (terme nébuleux dont on n'a pas encore compris la signification).
  5. Demander aux "médias mauves" de lancer des rumeurs "Ah, mais ils sont tous payés ces manifestants. Et ce sont des casseurs! Et ce sont des ennemis du pays puisqu'ils facilitent la tâche des terroristes.". (À ce sujet, lire les travaux de Noam Chomsky sur l'utilisation de la peur).
  6. Envoyer le ministre de l'Emploi à Londres pour assister à des conférences pendant que le pays est en ébullition. (Véridique)
  7. L'allocution de Béji Caïd Essebsi avec le même décor que l'allocution de Bourguiba lors de l'émeute du pain de 1984.

Un exemple de communication de crise réussi: l'affaire du Sheraton

Souvenez-vous du battage médiatique à l'époque autour de la supposée affaire d'adultère de Rafik Bouchleka, ministre des Affaires Étrangères.

À l'époque, la blogueuse Olfa Riahi était devenue une héroïne nationale relatant au jour le jour un véritable feuilleton, un storytelling de toute beauté qui nous avait tenus en haleine... et puis, et puis plus rien.

Comme une bande-annonce d'un blockbuster qui finit par donner lieu à un navet. La communication politique partage avec le cinéma, cette importance de la scénarisation pour espérer raconter une histoire, une éventuelle success story. Et dans le cas que nous évoquons ici, la gagnante est Olfa Riahi.

Pour Rafik Bouchleka, l'histoire semble trainer en longueur. Ici, réside la force du parti islamiste. Nahdha, et les récents évènements tragi-comiques de Nidaa en attestent, à cette capacité de gérer sa "cuisine interne".

Le linge sale se lave en famille, ce qui donne au seul vrai parti politique du pays une assise et une image de cohérence. J'insiste ici sur le terme "image" puisqu'il conditionne l'opinion publique et pourrait compter lors des prochaines échéances électorales.

Seule ombre au tableau, l'absence de réaction de l'actuel ministre de l'Emploi Zied Ladheri qui interpelle sur le degré de sérieux de la considération de l'urgence actuelle.

En fin tacticien, le jeune cadre de Nahdha doit sans doute réfléchir à long terme, face à l'impact d'une mauvaise image face aux demandeurs d'emplois, en laissant Habib Essid affronter, seul, les critiques.

Et dernière décision catastrophique: le couvre-feu généralisé sur toute la Tunisie

En dehors de l'impact économique et social, l'imposition du couvre-feu à chaque fois que la Tunisie doit faire face à des menaces, supposées ou réelles, n'est pas une solution mais un problème. En l'utilisant à la fois suite à des attentats, des manifestations ou des grèves, l'État envoie les mauvais signaux puisque cette utilisation automatique du couvre-feu renvoie à des habitudes qui n'ont guère à voir avec la démocratie.

"A map is not the territory" écrivait très justement Alfred Korzybski. Il semble que nos dirigeants n'aient pas encore saisi l'importance du travail sur le terrain. Loin du grand Tunis et des côtes, le sentiment d'injustice alimente la peur, la peur alimente la haine et la haine alimente l'anarchie. Et puis, ce couvre-feu est aussi une preuve d'impuissance...

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