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23/03/2018 13h:06 CET | Actualisé 23/03/2018 13h:06 CET

Zuckerberg, le nouvel Escobar de la Big Data?

"Quel est le point commun entre Escobar et Zuckerberg? À première vue, aucun!"

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INTERNET - Quel est le point commun entre Escobar et Zuckerberg? À première vue, aucun!

Le premier était est un célèbre trafiquant colombien de cocaïne à la tête du puissant cartel de Medellín et un des plus grands barons de drogue des années 1980. Au sommet de son activité, il fournissait environ 80% de la cocaïne consommée aux États-Unis, faisant un chiffre d’affaires annuel de 21,9 milliards de dollars (source Wikipédia). Ce “king de la cocaïne” est le trafiquant de drogue le plus riche de l’histoire, avec une fortune nette de 30 milliards de dollars en 1990 (qui vaudrait +55 milliards de dollars de nos jours), faisant de lui un des hommes les plus riches et les puissants de la planète à cette époque.

De l’autre côté vous avez Mark Zuckerberg et son cartel Big Data. Cet informaticien de 34 ans et PDG de Facebook qu’il a créé en 2004 a été désigné par le magazine Time en 2010 comme la personnalité la plus influente du monde. Selon le magazine Forbes, sa fortune personnelle est estimée à 71,8 milliards de dollars.

Jusque-là, il n’y a toujours pas de points communs entre Escobar et Zuckerberg! Le premier est un criminel milliardaire qui s’enrichissait en vendant de la cocaïne et l’autre est un PDG respectable d’une entreprise qui a flairé la bonne opportunité en 2004 pour nous offrir un magnifique réseau social qui connecte les utilisateurs entre eux pour plus d’interactions sociales et de bien-être.

De surcroît, le cartel Medellín opérait en toute illégalité. Il était traqué par les gouvernements et les services de renseignement du monde entier car les ravages causés par la cocaïne ne sont plus à démontrer. La cocaïne affecte non seulement la santé mentale et physique du consommateur mais détruit des familles entières, provoque les violences de rue, détruit la société et cause des pertes considérables pour les économies des pays.

Contrairement au cartel d’Escobar, Facebook est une entreprise citoyenne et responsables qui opère en toute légalité et qui permet à ses utilisateurs de partager des images, photos et vidéos, d’échanger des messages, créer des groupes et d’utiliser une variété d’applications pour le bonheur de tous. Ainsi, en quelque années, Facebook et devenu troisième site web le plus visité au monde après Google et YouTube. Il compte, à fin 2017, plus de 2,13 milliards d’utilisateurs actifs mensuels, 1,4 milliards d’utilisateurs actifs en moyenne par jour et un chiffre d’affaires de 40,653 milliards de dollars, contre 27,638 milliards de dollars en 2016.

Si sur la forme les deux hommes n’ont rien en commun, sur le fond ils en ont un. Si le trafic de cocaïne est une activité lucrative par excellence, le “trafic” des données personnelles de milliards d’utilisateurs n’en est pas moins.

Quand on dit données personnelles, on ne parle pas seulement du nom, prénom et adresse. Ce sont toutes les données que nous fournissons au réseau social en tant qu’utilisateur à chaque fois qu’on poste une photo/vidéo, qu’on réagit à des publications via des “like”, des émoticônes, qu’on publie des commentaires, qu’on identifie quelqu’un, qu’on suit quelqu’un ou qu’on fait des recherches avec des mots clés. Ajouté à cela toutes nos données de localisation (pays, ville, coordonnées GPS, trajets, etc.) qui sont également enregistrées lorsque nous utilisons Facebook. Pire! En rachetant WhatsApp en 2014, Facebook complète sa méga base avec nos numéros GSM, nos enregistrement vidéo, nos empreintes vocales, etc.

En réfléchissant un peu, on se rend compte qu’on n’est plus dans un réseau social mais dans un gigantesque système de renseignement virtuel qui concerne plus de 2.5 milliards de personnes à travers le monde. Un vrai Big Brother qui nous surveille! Je vous invite à voir The Circle de Tom Hanks et Emma Watson qui reprend parfaitement cette réalité.

Ces milliards d’informations sont collectées dans des méga bases de données puis traitées (coupées si on parle le langage Escobar) par les serveurs Facebook pour en faire des groupes cibles classés par catégories sur la base de critères démographique, psychographiques, comportemental, etc. Ces profils incluent tout sur nos vies personnelles et professionnelles, nos préférences (politiques, culinaires, musicales…), nos habitudes, nos loisirs, nos phobies, nos désirs…etc. Bref, Facebook nous connaît mieux que nous le pouvons nous-mêmes.

Une fois ces profils établis, ils seront “légalement” vendus à des annonceurs pour vous proposer le bon produit au bon endroit et au bon moment. D’ailleurs, selon Zuckerberg, ce sont ces publicités sur Facebook qui lui ont permis d’être classé 5ème fortune mondiale (selon Forbes). Rien que de la pub et vous serez milliardaire en moins de 10 ans. D’ailleurs tous les utilisateurs ont consenti d’en recevoir au moment de la création de leur compte Facebook.

Jusqu’ici, tout semble “légal”. Aider des annonceurs à mieux identifier leur cible pour vous proposer le bon jean au bon moment et au meilleur prix, ce n’est pas si grave que cela. Beaucoup d’agences de marketing hors réseaux sociaux le faisaient depuis longtemps et il n’y a rien de grave si on utilise ces techniques de ciblage pour vous vendre des produits et des services.

Ça, c’était Zuckerberg au pays des merveilles. Du moins c’est ce qu’il veut nous faire comprendre.

La face immergée de l’iceberg est beaucoup plus mystérieuse et intrigante !

Il fallait attendre le scandale Cambridge Analytica qui a éclaté en mars 2018 pour se rendre compte que nos données personnelles peuvent rapporter nettement plus gros que le trafic de cocaïne. Ces données personnelles, ou Data, peuvent se transformer en une arme d’influence massive qui, entre les mains de personnes malveillantes, peut influencer les résultats d’une élection présidentielle, renverser un chef d’État gênant, embraser une petite révolte, déclencher un printemps arabe, imaginer une pandémie pour le compte de l’industrie pharmaceutique, etc. Une grosse machine de manipulation de masse à des fins politiques, économiques et stratégiques.

Quand on sait vraiment tout sur vous, on peut facilement vous influencer, vous manipuler et vous recruter inconsciemment pour diffuser tous les messages qu’on vous demandera de propager autour de vous tout en croyant que ce que vous relayez provient de vos propres convictions. Les serveurs Facebook (Google, Twitter…) font tourner des milliers d’algorithmes pour analyser toutes vos données afin de savoir qu’est-ce qui vous fera réagir et comment vous allez réagir à telle ou telle information.

Revenons à Cambridge Analytica (CA).

Le 17 mars, le New York Times et The Guardian ont révélé que cette agence de profilage britannique dont le principal actionnaire n’est qu’un milliardaire américain et donateur du Parti républicain (Robert Merce), a exploité illégalement les données personnelles de plus de 50 millions d’utilisateurs Facebook à leur insu. L’agence aurait utilisé ces données en 2014 afin d’influencer la campagne présidentielle américaine au profit de Donald Trump. On en conclut au passage que la Russie n’avait pas grand-chose à apporter à la campagne Trump. Извините, Путин (“Désolé, Poutine”).

Le 20 mars, les choses se corsent pour CA. C’est au tour de la chaîne télévisée britannique Channel 4 de faire des révélations accablantes sur les pratiques illégales de CA après une investigation de plusieurs mois en caméras cachées. Je vous invite à voir la vidéo du reportage Channel 4 sur Youtube (“Cambridge Analytica Uncovered: Secret filming reveals election tricks”).

Il en ressort que CA et Facebook, qui fournit la Data, ont le pouvoir de manipuler l’opinion publique que ce soit pour favoriser un candidat lors d’élections présidentielles ou tout simplement manipuler une population cible pour faire des choix économiques ou stratégiques à l’encontre de son propre intérêt.

Ceci peut être appliqué à grande échelle, comme lors d’élections présidentielles dans tout un pays, jusqu’à petite échelle à l’image d’une petite élection municipale dans une petite ville de 50.000 habitants. On peut aller jusqu’à discréditer un élu intègre et compétent lors d’une élection municipale à Sidi Bennour en manipulant l’opinion publique locale via Facebook, WhatsApp, etc., pour laisser la place à un élu corrompu qui a fait appel à des agences de manipulation d’opinion comme CA. Pour le moment, ce n’est pas encore le cas car il faut mettre la main à la poche pour s’offrir ce genre de services. Après tout je ne pense pas que Zuckerberg s’intéresse à Sidi Bennour pour l’instant!  

Sur le reportage de Channel 4, les dirigeants de CA expliquent comment ils ont influencé la campagne d’Uhuru Kenyatta (réélu président du Kenya en octobre dernier), ou comment ils ont diffusé des fake news pour discréditer la candidate démocrate Hillary Clinton lors des élections américaines. Ils se sont également vantés d’être intervenus dans plus de 200 élections à travers le monde, notamment au Nigeria, en Argentine, en République tchèque et en Inde!

Pratiques mafieuses oblige, les dirigeants de CA n’ont pas lésiné sur les moyens pour atteindre leurs objectifs: corruption, pots-de-vin, prostituées pour piéger des responsables, anciens agents du MI6 comme informateurs... Tout ceci pour alimenter un contenu web explosif, très bien pensé sous forme de photos, vidéos, commentaires qui seront diffusés en boucle sur Facebook (et autres réseaux sociaux) auprès des cibles potentielles en vue de les toucher là où ils sont le plus vulnérables (religion, racisme, chômage, etc).  

C’est là où on comprend mieux que nos données personnelles ne sont pas seulement de la Data mais une précieuse matière première qui, une fois, illégalement exploitée, peut détruire une personne, déchirer toute une société ou anéantir tout un système.

Ceci nous ramène à la conclusion qu’entre Escobar et Zuckerberg, il n’y a pas une grande différence. L’un était un baron de la drogue, l’autre un baron de la Data. Les deux sont sans scrupules.