TUNISIE
26/04/2018 16h:46 CET | Actualisé 27/04/2018 12h:14 CET

Pour la chanteuse Zina Gasrinia, "la voix de la femme est awra" (indécente). La réponse des intellectuels

La voix de la femme est awra si on se fie à une orthodoxie religieuse prêchée récemment sur les plateaux télé en Tunisie par la chanteuse populaire Zina Gasrinia, puis par le chanteur Cheb Béchir.

La voix envoûtante d’Om Khalthoum, le timbre keffois de Saliha, la tonalité ondulante de Fairuz...seraient “indécents” (awra) si on se fie à une orthodoxie religieuse prêchée récemment sur les plateaux télé en Tunisie par la chanteuse populaire Zina Gasrinia, puis par le chanteur Cheb Béchir. 

Invité de l’émission “Oumour Jedia” sur la chaine de télévision El Hiwar Ettounssi, la chanteuse Zina Gasrinia a formulé son souhait de se retirer de la scène artistique en arguant qu”après tout la voix de la femme est awra”. Elle a ajouté qu’elle ne voulait pas mourir en étant toujours chanteuse. Une auto- flagellation qui a étonné certains. (vidéo ci-dessous) 

Appelé à commenter ces propos dans l’émission “Klem ennes” sur El Hiwar Ettounsi, le chanteur Cheb Béchir a lancé que Zina Gasrinia n’avait pas tort puisque “la voix de la femme est awra”.

Des propos qui ont donné lieu à des échanges verbaux musclés sur le plateau entre le chanteur en question et la chroniqueuse de l’émission Maya Ksouri. Offusquée par de tels propos, celle-ci lui a demandé d’avancer les assises théologiques sur lesquelles il s’est fondé pour parler de l’indécence de la voix de la femme. Incapable de lui répondre, mais s’entêtant à défendre sa thèse, l’échange a fini en altercation. (vidéo-ci dessous) 

Une polémique qui n’a pas laissé indifférent les internautes, dont les universitaires Slim Laghmani, Olfa Youssef, Raja Ben Slama et Neila Sellini. 

“Les propos de Zina Gasrinia sont sûrement du n’importe quoi mais les commentaires sarcastiques et violents à son encontre sont très expressifs à bien des égards:

D’abord, la plupart des Tunisiens ont trouvé un plaisir à s’acharner contre une personne faible, et Zina a une culture limitée, c’est une artiste populaire (...) c’est pourquoi c’est une cible facile (...) Ghannouchi par exemple, tient dans ses livres des propos encore plus dangeureux et plus pernicieux concernant la femme mais Ghannouchi est au pouvoir aujourd’hui, on le craint, on l’épargne (...) le Tunisien craint le plus fort et aime arracher des victoires sur le dos des faibles, alors Zina subira leur violence au lieu de Ghannocuhi, en plus ce n’est qu’une femme!

Deuxièmement, cette société s’imagine-t-elle moins schizophrène que Zina? Cette société n’est-elle pas la même qui cautionne que la vie commence par une jeunesse arrosée et par le sexe et finit par la repentance et un pèlerinage? N’est-ce pas la même société où les jeunes ont des relations sexuelles avant le mariage puis veulent se marier à une fille vierge? (...)

Troisièmement, plus important encore, à supposer que cette femme et d’autres sont ignorants, c’est ainsi qu’on veut leur apprendre? Supposons qu’ils aient une certaine fragilité humaine qui leurs fait craindre une image d’un Dieu extérieur peint comme violent et rancunier. Est-ce par le sarcasme violent qu’on leur tend la main vers un Dieu conciliant? Est-ce ainsi qu’on leur enseigne que Dieu est amour?(...). ”

“Zina Gasrinia et quatre décennies de diffusion de la culture du voile, de l’indécence et de criminalisation des femmes. Les cheikhs, les chaines de télévisons, les associations caritatives, l’islam politique, l’enseignement religieux, le business religieux, etc, tous mènent vers la haine du corps de la femme, la diffusion de la culture du voile et du péché. C’est normal ainsi d’une chanteuse dénuée d’une culture des droits humains, et qui ignore le fiqh, de considérer sa voix comme une awra.  (...) Zina Gasrinia, votre danse est élégante, votre chant est agréable (...) Puisque vous êtes une croyante, il n’y a rien de mal à croire en un Dieu miséricordieux qui aime la beauté, et non pas le Dieu des cheikhs politiques et wahhabites. (...)”. 

L’universitaire et islamologue Neila Sellini a pointé du doigt quant à elle “la nouvelle politique entreprise par Ennahdha” qui consiste à véhiculer son idéologie, non pas par ses cadres, grillés auprès de l’opinion publique, mais à travers des figures extérieures, en citant l’exemple du chanteur et chroniqueur à l’émission “Oumour Jedia”, Faouzi Ben Gamra, a-t-elle expliqué au HuffPost Tunisie

“Où va-t-on avec de tels médias, qui en plus ont une grande influence sur le grand public? Pourquoi un tel nivellement vers le bas?”, s’est offusquée l’universitaire. 

Sellini s’interroge sur rôle joué par quelques intellectuels qui travaillent dans ces émissions de télévision: “Que font-ils là-bas? Comment ont-ils pu s’adapter?”, 

À la question de savoir si la politique de la chaise vide n’est pas moins préjudiciable, Neila Sellini rétorque: “On ne peut pas faire de la résistance quand le niveau est aussi bas, tellement bas qu’un débat sain devient impossible”. 

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