TUNISIE
26/07/2018 18h:03 CET

Youssef Chahed est-il en train de s'émanciper de l'emprise de Carthage? (ANALYSE)

C’est probablement au Bardo, que se jouera l’avenir politique de Youssef Chahed.

FETHI BELAID via Getty Images

Entre l’interview accordée à la TAP mardi et la nomination du nouveau ministre de l’Intérieur Hichem Fourati, le chef du gouvernement Youssef Chahed a envoyé de nombreux messages tant sur la forme que sur le fond au président de la République Béji Caid Essebsi. 

Explications.

Sur la forme: Nessma TV vs TAP

Alors que le président de la République avait accordé une interview, pour le moins controversée, à la chaine privée Nessma TV, le chef du gouvernement a choisi l’agence de presse gouvernementale, la TAP, pour faire le point mardi.

Ce choix tranche avec la vive polémique issue de l’interview de Béji Caid Essebsi quant au choix d’une chaine classée “hors la loi” par la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), interview sur laquelle ont pesé des soupçons de montage. La chaine El Hiwar Ettounsi et Mosaïque FM qui étaient partenaires de cette interview s’étaient retirées affirmant ne pas avoir reçu une copie intégrale de l’enregistrement. 

La chaîne privée Nessma TV avait affirmé que le président de la République disposait dès l’après-midi du dimanche de la copie intégrale de l’entretien enregistré la veille au Palais de Carthage. Une version qu’il a validée conformément aux usages dans ce type d’interview, avait ajouté le média dans un communiqué publié sur son site électronique.

Le chef du gouvernement a choisi quant à lui l’agence de presse gouvernementale, l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP), mardi pour annoncer la nomination imminente d’un nouveau ministre de l’Intérieur mais aussi pour évoquer son programme pour les mois à venir. 

Un choix contrastant les critiques émises contre le président de la République de ne pas avoir choisi une chaine publique, de nombreuses personnalités et internautes lui reprochant des liens avec la chaine privée Nessma TV.

Par ailleurs, si Béji Caid Essebsi a choisi le format vidéo, entrainant également de nombreuses interrogations sur la qualité -parfois décousue- de son discours, Youssef Chahed a choisi lui le format écrit afin d’éviter que sa communication non-verbale donne lieu à des interprétations.

Ce choix marque une rupture dans la communication du chef du gouvernement qui habituellement choisit la double voire la triple voie: Télévision, radio, presse écrite et qui cette fois-ci a choisi la TAP pour faire passer son message. 

Une rupture sur la forme motivée par les derniers errements de la communication de la présidence de la République, mais aussi par le souhait de Youssef Chahed et de son équipe de communication de se démarquer d’un point de vue formel de la présidence de la République.

Sur le fond: Sortie de crise d’un côté, continuité de l’autre

Sur le fond également, les discours marquent une rupture. Si les téléspectateurs du discours du président de la République ont retenu une tentative d’acculer le chef du gouvernement, une prise de position au profit de son fils Hafedh Caid Essebsi et un zoom sur les divisions qui secouent Nidaa tounes, le parti qu’il a fondé, les observateurs ont retenus de l’interview de Youssef Chahed à la TAP, un programme chiffré sur les objectifs que devra atteindre son gouvernement sur les prochains mois et une volonté de s’inscrire dans la continuité, évitant ainsi de rentrer dans “la guerre des clans”.

La nomination du ministre du nouveau ministre de l’Intérieur

Mais là où Youssef Chahed a semble-t-il marqué une rupture tranchée par rapport à Carthage, c’est au niveau de la nomination du nouveau ministre de l’Intérieur Hichem Fourati. 

Si Youssef Chahed affirme avoir consulté le président de la République et les différents blocs parlementaires qui soutiennent le gouvernement, le porte-parole de Nidaa Tounes Mongi Harbaoui et le conseiller du président de la République Noureddine Ben Ticha nient cette information. Selon ce dernier, Youssef Chahed n’aurait qu’ “informé” le président de la République et ne “l’a pas consulté”. Saida Garrach, porte-parole de la présidence de la République a, quant à elle, affirmé sur sa page Facebook que le chef du gouvernement a bel et bien “informé” le président de la République avant de faire son annonce.

Contactée par le HuffPost Tunisie, la Kasbah n’a pas souhaité commenter se contentant de renvoyer aux déclarations du chef du gouvernement.

Constitutionnellement, le chef du gouvernement est dans son plein droit de ne pas “consulter” le président de la République, puisque l’article 89 précise que seuls les deux Ministères des Affaires étrangères et de la Défense doivent faire l’objet de “consultations” entre le président de la République et le chef du gouvernement.

Auquel cas, si l’on se réfère aux déclarations émanant de la présidence de la République, cela démontre la volonté du chef du gouvernement de s’émanciper de Carthage, alors que précédemment, il se référait à Béji Caid Essebsi et à son aval.

Vers une cohabitation à la tunisienne?

Alors que Youssef Chahed semble être lâché par Carthage, notamment après la dernière interview de Béji Caid Essebsi lui reprochant le limogeage de l’ancien ministre de l’Intérieur Lotfi Brahem, et l’appelant soit à “démissionner, soit à solliciter, de nouveau, le vote de confiance du parlement”, le chef du gouvernement semble aujourd’hui avoir pris conscience qu’il ne devra s’attendre à aucun cadeau ni de son parti Nidaa Tounes, ni de la présidence de la République.

Reste une inconnue: le soutien affirmé d’Ennahdha, sans qui le chef du gouvernement ne pourrait tenir longtemps.

Si ce soutien se confirme, que la volonté affichée de sortir des griffes de Carthage se manifeste, et que la guerre déclarée entre Hafedh Caid Essebsi -avec le soutien de Carthage?- et Youssef Chahed continue, il sera difficile de restaurer les relations entre les deux têtes de l’exécutif.

Selon une source à la présidence du gouvernement, “Youssef Chahed s’est senti trahi par la dernière sortie médiatique du chef de l’État mais plus encore par certaines figures de Nidaa Tounes”. 

Cette “trahison” pourra-t-elle pousser le chef du gouvernement à ne s’appuyer que sur la seule Ennahdha? De cette réponse, qui semble positive aujourd’hui, une cohabitation pourrait naître, car si en théorie Youssef Chahed est un enfant de Nidaa Tounes, dans la pratique, il ne doit son poste aujourd’hui qu’au soutien d’Ennahdha, deux partenaires politiques qui s’opposent aujourd’hui malgré des années d’alliance sur l’avenir politique du gouvernement Chahed.

Reste à savoir les rôles que joueront les différents blocs parlementaires, tant la question divise. C’est probablement au Bardo, que se jouera l’avenir politique de Youssef Chahed.

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