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16/01/2019 10h:36 CET | Actualisé 16/01/2019 10h:36 CET

Yémen: un conflit dans la durée

"Mes collègues médecins, infirmiers et techniciens de santé savent et tentent de m’expliquer que la situation est trop compliquée et que la sortie de ce bourbier n’est lisible pour personne."

MOHAMMED HUWAIS via Getty Images

Je me suis trouvé sans l’avoir vraiment choisi dans la province yéménite la plus pauvre et la plus délaissée du Yémen du temps de Saleh, même si la petite ville de Hazm, chef-lieu de la province d’Al Jouf, ne se situe qu’à deux heures de Sanaa. Une bourgade jadis calme qui ne possède qu’une avenue centrale asphaltée et qui n’arrête pas de s’agrandir face à l’afflux de la population qui fuit la zone sous la contrôle des milices Ansar Al Islam des Houthis.

D’ailleurs, tous les médecins, infirmiers et techniciens de santé avec qui je partage le logement mis à ma disposition viennent de différentes zones du Yémen passé sous contrôle des milices. Par peur d’être pris par les miliciens et jetés en prison, la plupart d’entre eux n’ont pas revu leurs familles et cette séparation s’étale selon les individus de six mois à quatre ans, depuis septembre 2014, date de la chute de Sanaa.

Pendant que la chaîne qatarie Al Jazeera répète les informations, interviews et analyses à propos des négociations entre les membres du gouvernement à la légitimité douteuse et des miliciens à l’appétit aiguisé, mes collègues étaient affairés à consommer le Kat et boire de la limonade. Le résultat leur paraît d’un évident échec. Ils savent et tentent de m’expliquer que la situation est trop compliquée et que la sortie de ce bourbier n’est lisible pour personne. Pour cela, ils préfèrent noyer leur chagrin dans le kat, mais attention, ils me précisent que ce n’est pas du tout une drogue, juste un stimulant. Et certains d’entre eux me disent, un yéménite ne serait pas un yéménite s’il ne consomme pas de kat!

A ceci, je ne préfère ni répondre, ni entrer en dissonance avec mes hôtes. J’expliquerai en temps opportun et de la façon la plus audible et intelligible les méfaits de l’amphétamine que contient cette maudite herbe et qui laisse les forces vives de ce pays gaspiller leurs faibles revenus et détruire sa jeunesse. Mais les enjeux sont tellement importants pour les cultivateurs de ce poison, que toute personne morale, intellectuelle ou religieuse qui oserait le toucher passerait par le dénigrement ou accusé de terroriste à abattre.

Les enjeux politiques qui ont suivi le départ obligé de Saleh de la tête du pays ont causé le désastre dans lequel vit le pays selon mes jeunes collègues. La cause serait la montée du parti politique Al Islah qui serait d’obédience frères musulmans et que les moteurs des contre révolutions arabes ne pouvaient pas voir diriger ce pays surtout qu’il avait la capitale. Alors, on a laissé progresser les Houthis, et les soldats restés fidèles à Saleh à coup de dollars. Mais une fois les milices houthies sur place, il est devenu difficile de les déloger ; d’autant plus qu’ils ont eu la capitale, Sanaa, sans combats. Les chefs de tribus ont été soit emprisonnés ou achetés. Et les membres du parti Al Islah se sont retirés de la ville vers l’Est, notamment Maarib et Al Jouf. Deux provinces qui connaissent un développement vertigineux du fait de l’arrivée des capitaux de la zone occupée par les Houthis.

Dans cette complexité géopolitique et d’alliance, il paraît plausible que des accords entre les belligérants qui se font la guerre sur le terrain, téléguidés par des puissances régionales, elles-mêmes sous la houlette des puissances internationales, n’aboutissent à rien. Mes collègues médecins déracinés et coupés de leurs familles, n’ont de rapports avec les leurs que virtuels. Quant aux yéménites les plus pauvres, ils ne peuvent pas quitter leurs domiciles pour aller vers des cieux plus cléments et manger ainsi à leur faim. Et je ne crois pas que les images d’adultes et surtout d’enfants faméliques et moribonds qui émeuvent le monde trouvent la moindre compassion chez les cyniques qui ont des plans pour déchiqueter ce pays et en faire des zones d’influence. Il est connu qu’on reste toujours l’obligé de celui qui vous a permis d’accéder à un pouvoir, surtout si ce dernier est usurpé.