ALGÉRIE
12/09/2018 13h:47 CET

Yasmina Khadra prend le risque avec Khalil de se mettre dans la tête d’un jeune terroriste

Robert DEYRAIL via Getty Images

Se mettre dans la tête d’un terroriste, entrer dans la banalité du mal sans porter du jugement – cela est réservé aux autres personnages -, telle est l’ambition réussie de Yasmina Khadra dans son dernier roman, Khalil.

Contrairement à d’autres écrivains qui traitent de l’islamisme en reprenant confortablement les discours essentialistes ou islamophobes, Yasmina Khadra prend des risques: celui de faire accuser, à tort, de faire preuve de neutralité voire d’empathie à l’égard de ce jeune terroriste belge d’origine marocaine, venu de Molenbeek qui devait mener une opération kamikaze dans le RER parisien, le 13 novembre 2015.

De sang froid

De Morituri à Khalil, en passant par La Dernière Nuit du raïs où il sondait la tête de Kadhafi, Yasmina Khadra continue son chemin en côtoyant le mal. Avec du métier et beaucoup d’inspiration, l’écrivain construit des fictions inspirées de la réalité en procédant une fouille, quasi-clinique, de ses personnages. On songe, à la lecture de Khalil, au best-seller de Truman Capote, “De sang froid”.

C’est effectivement de sang froid qu’il plonge dans la tête d’un kamikaze made in Europe, un jeune paumé qui devait s’exploser et commettre un carnage. Mais pour une raison purement technique, l’attentat n’a pas eu lieu : le système d’actionnement des explosifs était défaillant et n’a pas explosé. De ce hasard où la mort ne vient pas au rendez-vous, Khalil entame une remise en question.  Pas de ses propres convictions mais de celles de ceux  qui sont censés partager les siennes.

Khalil – et c’est une prise de risque qui honore l’écrivain- n’est pas vraiment un roman “classique” voire cliché opposant l’Orient à l’Occident. Il est plutôt sur le terrain – peu abordé – du pourquoi on en est là. Il lui sera probablement reproché, ce qui fait la sincérité du romain, ce rejet de tous les extrémistes, ceux qui font exploser des innocents aux quatre coins du globe mais également les systèmes qui les mettent en ban des sociétés et ne leur laissent que la voie des radicalisations.

Khalil, ce jeune paumé originaire de Molenbeek devenu terroriste car il pensait “avoir trouvé sa voie” a vu tous ses projets réduits à rien. Il se voyait en martyr, il craint d’être assimilé à un lâche. Il veut comprendre et s’expliquer avec les membres de son groupe.

Yasmina Khadra plonge dans les pensées de Khalil et le met face à ses contradictions. L’auteur s’éloigne du terroriste “bête et méchant” dans Mortuti, pour toucher un peu plus le drame de ces jeunes banlieusards piégés entre la délinquance et la religion sensée leur offrir une autre voie.

La force de la nuance

Khadra dessine des profils différents de terroristes ou de supposés “guerriers de Dieu”.  “Il y a ceux qui font la guerre et ceux qui font les affaires”, fait-il dire à un des personnages de son roman. Meurtri dans sa propre chair, ayant perdu sa sœur jumelle dans l’attentat du métro de Bruxelles, Khalil, celui qui est censé faire la guerre aux impies choisi “de laisser vivre” sur la terre de ses ancêtres, le Maroc où il devait commettre un attentat. Au détriment de son propre devenir Khalil choisi une troisième voie. Il aurait pu s’épargner tout ce chemin”?

Pas si sûr. On ne nait pas terroriste. On le devient par le concours d’un certain nombre de circonstances. Les cheminements des personnages du roman de Khalil ne font que conforter cette idée.

Tantôt glaçant et parfois poignant, Khalil de Yasmina Khadra est un livre à lire. Sa force est d’être dans la nuance, loin de la colère que suscitée par  les dernières lignes de L’Attentat chez ses lecteurs de la rive sud de la méditerranée.  

Khalil décrit bien ces banlieues européennes, des ghettos où s’entassent des communautés afro-maghrébines auxquelles dont la “nationalité” reste purement administrative.  Ces banlieues où se côtoient des jeunes rejetés par le “système” et en quête de revanches personnelles sur la vie.  Selon leurs bagages intellectuels et leurs capitaux affectifs, chacun emprunte sa voie. Une voie salvatrice ou pernicieuse au grand bonheur ou au grand malheur des leurs. 

Khadra dit, avec courage et loin de tout essentialisme, que ce qui se joue en Europe est un drame européen et qu’il ne sert à rien de l’imputer aux “origines”.