TUNISIE
25/08/2019 11h:44 CET

WhatsApp radicalise la droite dans le Brésil de Bolsonaro

L’application a été utilisée pour propager de fausses informations qui ont favorisé l’élection du président d’extrême droite. Elle sert toujours de plateforme de radicalisation.

ISABELLA CARAPELLA/ HUFFPOST
WhatsApp radicalise la droite dans le Brésil de Bolsonaro.

BRÉSIL - Dans les semaines qui ont précédé l’élection présidentielle l’an dernier au Brésil, une rumeur perfide concernant le candidat de gauche Fernando Haddad, issue de la fange fiévreuse des réseaux sociauxs’est invitée dans le débat national. Dans tout le pays, les gens se sont soudain mis à croire, à tort, que l’ancien maire de São Paulo, dernier rempart contre la montée du candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, encourageait la pédophilie homosexuelle.

Il s’agissait d’une information totalement fausse mais si contagieuse que les médias légitimes, et même le camp Haddad, ont dû se résoudre à la démentir avec vigueur.

On sait que Facebook a contribué à booster la campagne présidentielle de Donald Trump en 2016 en amplifiant de folles rumeurs sur la santé d’Hillary Clinton et ses pseudo-liens avec des achats d’uranium russe. Le Brésil, quatrième plus grande démocratie du monde, a été ébranlé par un autre coupable (avec une société mère identique): WhatsApp.

Aux États-Unis, où les réseaux sociaux pullulent, le service de messagerie est relativement anecdotique, d’autant qu’il est surtout utilisé pour envoyer des textos, et par un cinquième de la population seulement. C’est tout autre chose au Brésil, où l’on estime que 120 millions de personnes, soit plus de la moitié des Brésiliens, utilisent WhatsApp pour à peu près tout: discussions de groupes, diffusion et réception d’informations communautaires, nationales et même mondiales.

WhatsApp permet à ses utilisateurs de rejoindre des groupes immenses comptant jusqu’à plusieurs centaines de membres, ce qui lui donne un pouvoir particulier au Brésil. Dans un pays où règne la concentration des médias, l’application est devenue un bon moyen pour s’organiser et contourner les structures d’information traditionnelles.

Pendant l’élection, elle s’est transformée en puissant outil de propagation de ”fake news”, les fausses nouvelles, notamment pour les militants de Jair Bolsonaro.

Huit mois après, WhatsApp fait toujours office de plateforme de radicalisation secrète pour les Brésiliens de droite, alors même que la base autrefois unie du président s’est divisée en plusieurs factions, souvent rivales. Et le Brésil en ressent les effets.

Comment WhatsApp a renforcé Bolsonaro

J’ai commencé à surveiller les groupes pro-Bolsonaro en mars 2018, à l’aube de l’élection qu’il a fini par remporter avec l’aide de l’application. J’ai découvert que les ”fake news” se répandaient de façon typique, au moyen d’une structure pyramidale, comme je l’ai expliqué en détail au Guardian l’an dernier.

De petits groupes d’influenceurs à la tête de l’écosystème WhatsApp pro-Bolsonaro se sont activement employés à manipuler les actualités et créer de fausses informations destinées à devenir virales.

Adriano Machado / Reuters

 

Les influenceurs ont ensuite fait descendre ces fausses informations vers de grands groupes constitués des plus ardents militants de Bolsonaro, qui composent son armée de trolls. Unis dans leur soutien au leader d’extrême droite, ils ont largement propagé les informations venues des influenceurs.

À partir de là, les fake news se sont répandues dans des groupes encore plus importants de Brésiliens ordinaires utilisant WhatsApp pour contourner les   médias traditionnels et recevoir, au travers de discussions qui ont fait caisse de résonance, des informations qui les ont confortés dans leur décision de voter pour Bolsonaro.

Le soutien de WhatsApp à la campagne du candidat a pris une dimension internationale après l’élection, lorsqu’il s’est avéré que le service de messagerie était un élément perturbateur de plus dans un monde où Facebook, YouTube, Twitter et Gab servent d’incubateurs aux théories du complot et fausses informations qui ont porté au pouvoir l’extrême droite partout dans le monde.

Mais après l’élection de Bolsonaro, l’intérêt pour WhatsApp est retombé et de nombreux membres ont quitté les groupes qu’ils avaient rejoints pendant la campagne. Leur but premier avait été atteint: Bolsonaro était président.

Les autres sont restés pour la raison qui a présidé à leur adhésion: ils veulent se tenir informés des agissements du gouvernement Bolsonaro sur WhatsApp car ils ne font plus confiance aux médias classiques pour dire la vérité. WhatsApp est désormais leur première source d’information.

Huit mois après, WhatsApp fait toujours office de plateforme de radicalisation secrète pour les Brésiliens de droite.

Mais alors qu’ils soutenaient unanimement Bolsonaro pendant la campagne, s’aidant et se nourrissant mutuellement, nombre de groupes WhatsApp sont aujourd’hui en désaccord avec les décisions du président. Les tentatives  d’apaisement de Bolsonaro en direction de certains éléments au sein de la coalition molle des militaires (les soi-disant “antimondialistes”), des conservateurs sociaux et des élites économiques qui l’ont porté au pouvoir, ainsi que sa façon incohérente et confuse de gouverner, ont conduit les groupes à s’entre-déchirer suite à leurs déceptions relatives à sa présidence.

Les quatre groupes que je suivais ont volé en éclat et forment aujourd’hui dix groupes, dont chacun a continué à se radicaliser à l’écart des régulateurs, politiciens, médias brésiliens et même de WhatsApp, qui a un accès limité au contenu réel qui circule au sein des groupes que l’application héberge.

Les groupes actuels peuvent être divisés en trois grandes coalitions.

Deux d’entre elles soutiennent largement Bolsonaro: une en diffusant la propagande gouvernementale et les ”fake news” pour convaincre le Brésil que ce qui se passe sous Bolsonaro n’arrive pas réellement; l’autre en amplifiant ses visions d’extrême droite socialement conservatrices, y compris son homophobie, son racisme et son sexisme rampants. Les membres de la troisième coalition relèvent d’une insurrection à l’extrême droite: des Brésiliens ayant le sentiment que Bolsonaro a trahi leur cause sont devenus ses adversaires les plus farouches et les plus radicaux.

Les propagandistes

La coalition propagandiste ressemble beaucoup aux groupes WhatsApp qui se sont constitués avant l’élection de Bolsonaro et elle rassemble toujours les influenceurs, les ardents militants et les Brésiliens ordinaires qui l’ont propulsé vers la victoire.

Ces groupes de militants sont encore plus extrêmes. Là où ils toléraient le débat, ils refusent à présent toute contestation ou simple remise en question des actes du président. Mais au lieu de consommer, partager et produire de fausses informations sur les candidats de l’opposition comme ils le faisaient avant l’élection, leur désinformation se concentre principalement sur la propagande d’État. Celle-ci consiste à délégitimer les médias traditionnels qui rendent compte des scandales du gouvernement.

Screenshot
Cette photo manipulée de Manuela D’Avila, candidate de gauche à la vice-présidence brésilienne aux élections de 2018, est un exemple des faux mèmes et des techniques de désinformation utilisés par les partisans de Bolsonaro pour discréditer leurs opposants. Sur son tee-shirt, au lieu de “Rebel”, il est écrit: “Jésus est un travesti.”

C’est particulièrement flagrant dans les efforts qu’ils déploient pour décrédibiliser les reportages (inter)nationaux sur la rapide accélération de la déforestation dans la forêt amazonienne sous Bolsonaro, qui a provoqué l’indignation dans le monde entier.

Ces groupes se sont mobilisés contre les journalistes et les médias qui ont rendu compte de la destruction de l’Amazonie. Ils se sont même élevés contre certains représentants du gouvernement, comme Ricardo Galvão, ex-président de l’Institut national brésilien pour la recherche spatiale, renvoyé en août après que Bolsonaro a ouvertement démenti sa déclaration selon laquelle la destruction de la forêt s’accélérait.

Un message, par exemple, tente de discréditer André Trigueiro, un journaliste de la chaîne d’informations brésilienne Globo: “André Trigueiro continue à dire que Bolsonaro va tuer l’Amazonie. Rien d’étonnant de la part d’un type qui travaille pour Globo Ordures. Presse communiste!”

Ricardo Galvão a menti sur la déforestation. Encore des fake news! Nous devons rester unis pour notre pays!” affirme un autre.

Ces messages sont monnaie courante et ils se répandent rapidement sur les forums comme Twitter et Facebook, où les propagandistes ciblent directement les journalistes et autres utilisateurs aux cris de fake news”, en les défiant de prouver la véracité de leurs propos.

Les suprématistes sociaux

La deuxième coalition s’efforce surtout de s’aligner sur les vues extrémistes du président et de son fils Eduardo, un député de São Paulo, pour donner plus d’ampleur à leur cause. Les membres de ces groupes ne s’intéressent pas aux actes politiques quotidiens du gouvernement. Tant que Bolsonaro poursuivra une politique socialement conservatrice, ils le soutiendront sans faire de vagues.

Ils partagent des contenus pro-armes, racistes, anti-LGBTQ, antisémites et hostiles au Nord-est du Brésil, une des régions les plus pauvres et les plus noires du Brésil, qui est devenue la cible du président. Propagande nazie, contenu pédophile et symboles préférés du mouvement nationaliste blanc américain, y compris le personnage de Pepe la grenouille, sont couramment véhiculés au moyen de mèmes et de vidéos. Ils manipulent également des photos de Brésiliens de gauche pour laisser entendre que ceux-ci sont communistes ou antichrétiens.

Screenshot
Cette image pronazie est un exemple du genre de mèmes et de contenu circulant parmi les groupes de Brésiliens “suprématistes sociaux” sur WhatsApp.

Ils ne contentent pas de rester en vase clos, orientant souvent les nouveaux membres vers des canaux de discussion plus radicaux, dont Dogolachan et 55Chan. On trouve aussi des forums qui présentent des similitudes avec le mouvement américain InCel (ou célibat involontaire) et partagent largement les contenus pédophiles, racistes et antisémites.

Le Brésil a déjà été victime du développement de ces groupes: en mars, deux membres de certains de ces forums les plus extrêmes ont ouvert le feu dans une école de Suzano, tuant 10 personnes et en blessant 17 autres. Ces groupes ont ensuite repris les arguments des mouvements conservateurs et du lobby des armes américains face aux fusillades dans les écoles.

Les insurgés

On a aussi assisté à une prolifération de groupes radicaux composés d’anciens militants de Bolsonaro qui comptent aujourd’hui parmi ses opposants les plus féroces, non parce qu’ils sont devenus moins radicaux, mais parce qu’ils le trouvent trop modéré.

Ces groupes animés d’un fort sentiment nationaliste estiment que le président a trahi le pays, notamment parce que son ministre de l’Économie a cherché à privatiser ou vendre à des investisseurs étrangers des entreprises publiques brésiliennes. Ils affirment aussi que Bolsonaro n’a pas respecté sa promesse de “purger” le gouvernement de sa classe politique corrompue et bien qu’il ait nommé dans son cabinet plus de généraux qu’aucun président élu ne l’a fait depuis la fin de la dictature militaire il y a trente ans, ils sont furieux que celui-ci ne soit pas exclusivement composé de membres des forces armées.

d3sign via Getty Images

 

De leur point de vue, la seule façon de sauver le Brésil est de faire ce dont Bolsonaro s’est dispensé: organiser une insurrection armée pour purger   totalement les organes exécutif et judiciaire du gouvernement.

Ces insurgés, qui appartenaient presque tous à des groupes pro-Bolsonaro avant l’élection, ont ironiquement révélé certaines des pratiques les plus abjectes ayant eu cours sur WhatsApp pendant la campagne. Nombre d’entre eux ont fait valoir qu’ils étaient rémunérés (entre 100 et 250$ par semaine) pour diffuser des contenus favorables à Bolsonaro. Ce faisant, ils ont désigné des groupes d’hommes d’affaires influents qui auraient financé le réseau, et laissé entendre que les milices virtuelles (connues sous le nom de Mouvement   activiste virtuel) étaient payées pour infiltrer les groupes WhatsApp et propager de fausses informations.

Sans impliquer directement l’équipe de campagne de Bolsonaro, ils ont affirmé qu’au moins un des conseillers actuels du gouvernement faisait partie de ceux qui étaient payés pour alimenter ses militants en ”fake news”.

Ces groupes ont également fait entendre leur voix en dehors de WhatsApp. Ils ont instrumentalisé les manifestations appelant Bolsonaro à museler le congrès brésilien, bloquer le système judiciaire et revenir au régime militaire. On voit bien à quel point l’opinion s’est radicalisée sous la présidence d’un homme qui a lui-même longtemps chanté les louanges de la dictature militaire qui sévissait autrefois dans le pays.

Et maintenant ?

Seule une petite partie des Brésiliens appartiennent à ces groupes et, s’ils ne sont pas représentatifs de tous les électeurs de Bolsonaro, ils mettent en lumière la façon dont les gens se radicalisent sur les applications de messagerie telles que WhatsApp.

À mesure que Google, Facebook et Twitter agissaient plus sévèrement contre les discours violents et potentiellement dangereux, les consommateurs de tels contenus ont afflué vers des applications comme WhatsApp et Telegram, un autre service de messagerie populaire au Brésil, à la recherche d’espaces sécurisés où trouver “l’inspiration” et se radicaliser.

Au Brésil, cela équivaut à tourner le dos aux nombreuses qualités qui font la réputation du pays sur le plan international, y compris la revendication de sa diversité ethnique, une plus grande tolérance à l’égard de la population LGBTQ que dans d’autres régions socialement conservatrices de l’Amérique latine, la pratique de religions africaines et une politique anti-armes. Bien que Bolsonaro lui-même représente une menace pour l’environnement, les communautés les plus marginalisées et même la démocratie au Brésil, ces groupes ne se sont pas contentés de le soutenir: ils ont aussi agi de leur propre chef de façon dangereuse et antidémocratique.

La solution à ce problème nécessite une réponse à différents niveaux. Les discours haineux et violents étant criminalisés dans de nombreux pays, y compris au Brésil, les forces de l’ordre et les tribunaux doivent faire respecter la loi. De même, étant donné que la radicalisation est susceptible de commencer dès le plus jeune âge, les parents doivent être attentifs à ce que font leurs enfants sur internet et prêts à intervenir.

Les entreprises technologiques doivent aussi continuer à priver d’audience les espaces et les personnes qui incitent à la radicalisation. Il arrive que le “deplatforming” fonctionne: Facebook et Twitter ont banni des agitateurs comme Milo Yiannopoulos ou Alex Jones, et limité leur influence. Mais ils ont toujours des milliers d’abonnés sur Telegram.

Comme l’explique un porte-parole de WhatsApp au HuffPost, “dans le contexte des élections l’an dernier au Brésil, nous  avons permis d’identifier les messages transférés et limité leur diffusion. Nous avons également fermé des centaines de milliers de comptes et nous cherchons constamment à améliorer notre capacité à détecter et bannir les ‘bots’ [comptes automatiques]. WhatsApp s’est en outre efforcée de sensibiliser l’opinion aux fausses informations par le biais d’une grande campagne à la radio, sur papier et en ligne. Nous avons contribué à implanter Project Comprova, l’une des organisations qui procèdent à la vérification des informations, sur WhatsApp. Nous allons poursuivre ces efforts et travailler de concert avec les différents acteurs de la société civile pour relever les défis posés par le phénomène des fake news.”

Bien que WhatsApp ait procédé à des changements à la suite des élections, elle représente toujours une plateforme incomparable pour la propagation   d’informations fausses et dangereuses dans le monde entier. La radicalisation progresse à la vitesse de l’éclair. La combattre nécessite une réaction plus rapide encore.

David Nemer est professeur adjoint en étude des médias à l’université de Virginie. Il a analysé l’influence des réseaux sociaux sur les élections brésiliennes et il est l’auteur de Favela Digital: The Other Side of Technology, un livre sur l’usage de la technologie dans les quartiers populaires. Retrouvez-le sur Twitter @davidnemer.

Cet article, publié sur Le HuffPost américain, a été traduit par Catherine Biros pour Fast ForWord.

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