14/02/2019 14h:48 CET | Actualisé 14/02/2019 16h:22 CET

Wassila Kara Ibrahimi: "Les femmes DRH marocaines sont invisibles" (ENTRETIEN)

Cette femme d'affaires franco-algérienne a lancé le premier club de femmes DRH au Maroc pour leur donner de la visibilité.

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ENTREPRISE - Wassila Kara Ibrahimi voulait être océanographe. Aujourd’hui, elle nage dans le monde de l’entreprise et est à la tête du premier réseau de femmes au poste de Directrice des ressources humaines (DRH) du Maroc. Un club exclusivement féminin qu’elle a créé il y a presque un an pour mettre en lumière ces femmes indispensables au sein des plus grandes entreprises nationales et multinationales implantées dans le royaume.

D’origine franco-algérienne, c’est pourtant à Casablanca que Wassila Kara Ibrahimi décide de poser ses bagages et consacrer son temps à l’entrepreneuriat féminin et à l’égalité des genres. Forte d’un parcours brillant, d’un véritable esprit d’équipe et d’une énergie presque contagieuse, elle se bat pour une représentativité des femmes dans les entreprises marocaines et leur faciliter l’accès à des postes à responsabilités. C’est entre deux panels lors de la deuxième édition de l’“Arab-African Conference for Businesswomen”, à Marrakech, qu’elle confie au HuffPost Maroc ses ambitions, ses coups de gueule et les best practices à adopter.

HuffPost Maroc: Vous êtes d’origine algérienne, avez étudié en France mais c’est au Maroc que vous avez choisi de travailler et vivre, pourquoi? 

Wassila Kara Ibrahimi: Je suis née au Maroc. J’avais 6 mois lorsqu’on a quitté le pays. Je suis Algérienne d’origine, plutôt Française par mon côté intellectuel et cérébral mais surtout Marocaine de coeur. Lors d’un panel, on parlait de ce qui nous construit nous les femmes. En tant que femme très engagée sur les questions liées au genre, ce qui m’a d’abord construite, c’est une éducation. Je ne pense pas qu’on part au combat ou qu’on milite pour quelque chose en partant de rien. Je pense que c’est le regard qu’ont eu mes parents sur moi, la façon dont ils nous ont éduqué de façon très égalitaire, en me disant toujours “tu veux faire ci ou ça? Vas-y go”. D’ailleurs une étude anglaise l’affirme: très souvent les femmes entrepreneures sont portées par leur père. On part d’une famille, d’une éducation, d’une énergie et d’une envie. Et mon envie, c’était de venir ici. 

De l’océanographie à chasseur de tête, il y a tout un monde. Quel parcours avez-vous suivi? 

Je voulais être océanographe car j’adore la mer et les fonds marins. Puis les années ont passé, je faisais partie des cadettes de l’équipe nationale de volleyball d’Algérie et en même temps j’étais première danseuse au conservatoire. Il n’y a pas que l’école qui m’a forgée mais aussi la danse, le sport. J’ai rapidement développé un esprit de compétition, une envie de me battre pour des causes aussi. Mon frère me disait “tu es douée pour communiquer, pour imposer des idées” alors finalement, j’ai fait du droit à Nancy puis du droit des affaires à Paris au lieu de faire des sciences et de la biologie marine.

Je travaillais en même temps dans une société de conseil qui a voulu m’embaucher à plein temps et comme je venais de rencontrer un Marocain et que nous nous sommes mariés, je me suis dit tiens, pourquoi ne pas être avocate au Maroc, même si je ne suis pas complètement arabophone, je vais y aller. Et quand je suis arrivée ici, je me suis convaincue qu’il fallait finalement que je me lance dans l’entrepreneuriat. J’ai créé deux, trois entreprises dans l’accompagnement des entreprises étrangères ici et j’ai lancé mon cabinet de consulting et c’est là que les ressources humaines se sont révélées très utiles. Entourée de femmes expertes en développement et psycho-socio, je me suis dis qu’il fallait réellement développer les métiers des ressources humaines. 

Vous avez occupé pendant quelques années le poste de vice-présidente de l’Association des femmes entrepreneurs marocaines (AFEM). Que retenez-vous de cette expérience?

On m’a contactée pour faire partie de l’association des femmes entrepreneures. La cause des femmes dans l’entrepreneuriat me concerne, me tient à coeur et me parle. Ce n’est pas du tout par victimisation que je mène ce combat mais pour dire que si on fait entendre notre voix et qu’on est plus nombreuses, si on fait partie des organes de décisions, alors nous deviendrons actrices de nos propres décisions. Il y en a marre que les hommes décident pour nous, tout simplement. 

À l’AFEM, au fil des expériences et rencontres, j’ai réalisé qu’il fallait créer des réseaux féminins, pour devenir une seule et même force et se faire entendre. Il n’y a pas de secret, il faut s’organiser. Lorsque mes fonctions à l’AFEM ont diminué, ce qui est normal - j’ai eu deux mandats et il faut passer le flambeau -, je me suis dit “qu’est-ce qui serait le plus cohérent pour moi? Qu’est-ce que je connais le mieux?” Les ressources humaines, bien entendu. A partir de là, l’idée d’inspirer d’autres femmes pour qu’elles puissent s’organiser ensemble et créer un réseau m’est venue l’esprit. 

J'ai réalisé que la vie des femmes est comme un match de foot: si on passe notre temps assises sur le banc de touche, on ne pourra jamais jouer, on ne pourra jamais gagner. Donc l’idée, c’est de dire: soyons beaucoup plus nombreuses sur le terrain car quand les femmes sont aux commandes, c’est le pays qui gagne, ce n’est pas juste une histoire d’égo.Wassila Kara Ibrahimi

Vous avez alors créé le premier club des femmes DRH du Maroc. Quel est le but de ce réseau

Je crois même, d’après mes recherches, qu’il n’existe pas de réseau des femmes RH en Europe et en Afrique, je pense que j’ai créé le premier. Ce que beaucoup de gens ne savent pas, c’est que de nombreuses grandes entreprises au Maroc aujourd’hui, en terme de ressources humaines, sont gérées par des femmes. Est-ce que vous les connaissez, vous? Je suis sûre que non, elles sont invisibles. On ne les voit ni à la télé, ni dans les journaux. Leur travail remarquable n’est pas médiatisé. Le but de mon club c’est d’interpeller ces femmes et leur dire “Mesdames, il vous faut de la visibilité, il faut qu’on parle de vous, de votre travail, il faut communiquer autour de vos missions”. On va d’abord commencer par travailler à l’intérieur, soit faire prendre conscience aux femmes leur empowerment, leurs forces et ensuite communiquer à l’extérieur. Et ce n’est qu’une première étape. Le but ultime c’est d’encourager à la création de réseaux féminins comme les femmes ingénieurs, les femmes dans la communication etc. Car quand vous êtes visibles et influentes, vous avez du pouvoir décisionnel. D’ailleurs, le réseau compte près de 60 femmes, et toutes viennent de grandes entreprises comme la RAM, la BMCE, la BMCI, l’ONDA...

Quelle est la situation aujourd’hui des femmes DRH au Maroc?

Autrefois, c’était un poste très prisé par les hommes, ils avaient le rôle ingrat, de méchant dans l’entreprise, celui qui a le pouvoir de licencier, de faire des plans sociaux. Aujourd’hui, le métier attire de plus en plus de femmes, il a un côté beaucoup plus humain. Les femmes ont cette capacité de compréhension, d’empathie et surtout, elles se consacrent toujours aux autres en priorité. Mais ce qui nous manque, c’est le réseau après 18h, du genre “tiens j’ai un business pour toi, une affaire pour toi, il faut qu’on en discute après le boulot”. Ce n’est pas du copinage mais les hommes le font très bien, pourquoi pas nous? Tout se passe avec l’influence, le réseau, la communication. Pourquoi les hommes sont nombreux dans les conseils d’administration des entreprises? Ce n’est pas parce qu’ils n’aiment pas les femmes mais car ils sont bien entre eux. Alors si nous aussi, on est fortes et soudées entre nous, on va pouvoir les déranger un peu. Comme elles sont des RH, elles doivent s’assurer également qu’il y ait une parité et une égalité hommes-femmes dans leurs entreprises. Elles sont les premières à pouvoir garantir ça. Le 8 mars mesdames, arrêtez d’attendre des fleurs et des bijoux, assurez-vous plutôt qu’il y ait un combat, une égalité salariale, que l’accès au poste soit le même pour hommes et femmes. 

Selon vous, quelles sont les best-practices que doivent suivre les entreprises ici pour intégrer davantage de femmes à des postes décisionnels? 

Sur 48% des grandes entreprises marocaines, seulement 2% de femmes les dirigent. Il faut agir, il ne faut pas attendre qu’on vienne nous chercher. Je crois beaucoup au modèle et à l’inspiration. Déjà, nous avons un patronat qui n’est pas du tout représentatif des femmes ni paritaire. Dans les fédérations élues à la CGEM, il y a deux femmes seulement, sur 33. C’est beau de dire aux entreprises qu’il faut qu’elles respectent la parité, mais faut-il encore que le patronat le fasse le premier. Nous avons eu une femme à la tête du patronat, certes, et après? J’ai interpelé M. Mezouar au sujet de son binôme qui était avec un homme. Excusez-moi, mais le minimum aurait été d’avoir une vice-présidente. Il faut donner l’exemple, il faut que le patronat soit à l’image de ce qu’on doit trouver dans les entreprises.

C’est donc à la CGEM de donner le ton? 

Absolument. Après on peut aussi faire comme ce qu’ont fait les Français avec la loi Zimmerman et l’appliquer aux conseils d’administration. Le principe est simple: pas assez de femmes représentées, vous payez une amende. Je suis sûre que ça marcherait. Vous avez vu combien de femmes il y a dans le conseil d’administration de la CGEM? Combien de femmes sont présidentes de commissions? Il n’en y a qu’une et bien sûr, c’est dans le secteur du social. Je pense qu’il faut légiférer pour encourager à ce qu’il y ait davantage de femmes dans les comités exécutifs.

Lorsque je m’adresse à un patron, la première chose que je lui demande c’est “combien de femmes y a-t-il dans votre comité de direction? Pourquoi n’êtes vous pas au moins à 30%? Qu’est-ce qui vous freine?” Certains me disent “on veut bien mais on n’en a pas”. Je peux comprendre, mais cela n’empêche pas de poursuivre les recherches. Il faut légiférer, encourager puis récompenser avec par exemple des prix ou distinctions pour les entreprises qui respectent les principes de parité. Ça fera un effet boule de neige, tout le monde suivra. Aussi, il faut suggérer à la CGEM qu’il ne peut pas y avoir des événements avec des panels sans femmes par exemple. Idem pour les débats, les émissions de radio et de télévision: les femmes doivent y avoir une place, de manière spontanée, sans qu’on ait à la réclamer.