LES BLOGS
02/02/2019 15h:19 CET | Actualisé 02/02/2019 15h:19 CET

Voyeurisme et fiscalité

Capture d'écran

On a beaucoup parlé récemment d’une émission de la télévision française consacrée à la sexualité au Maghreb et qui a dû se contenter du Maroc et de la Tunisie, l’Algérie en ayant refusé le tournage. Commençons par tout ce qu’on peut dire sur ce thème, à savoir la nécessaire liberté des journalistes pour aborder les sujets les plus brûlants. Ceci dit, le sujet pour être tabou ou supposé tel, n’en est pas moins traité par nombre de gens compétents, qu’il faut soutenir absolument, et l’on croit comprendre qu’un certain déblocage est en cours,  qu’il vaut mieux ne pas compromettre, en agissant maladroitement.

Ce n’est pas une grande révélation que de supposer, chez les spectateurs intéressés, un fond de voyeurisme à peu près inévitable dès que quelques aspects de la sexualité sont donnés à voir. Franchement il n’y a aucun dénigrement à dire de la télévision qu’elle est le moyen tout à fait officiel, omniprésent et efficace ô combien, d’encourager le voyeurisme qui est probablement inhérent à tout être humain.

Cependant il est probable qu’il y en a de plusieurs sortes, et que ce constat général ne saurait être la justification d’une sorte de racolage aux effets dangereux lorsque le parti-pris est de montrer sans expliquer, en s’appuyant sur la force de ce qui est visuel pour obtenir des réactions immédiates. Non contrôlées. C’est d’autant plus dommage qu’il y a certainement un penchant au voyeurisme chez les humains et on voit mal comment il pourrait en être autrement, si ce n’est chez ceux qui se voilent la face hypocritement, pour mieux regarder par dessous leur main.

L’ancêtre reconnu du voyeurisme est un certain Anglais ou Saxon à l’époque, aux environs de l’an 1000, qu’on désigne familièrement par son prénom, ce qui fait qu’il est appelé “Peeping Tom”. C’est toute une histoire qu’on va essayer de faire courte ou plutôt toute une légende qui n’a pas cessé d’être transmise pendant des siècles, et dont le personnage principal est une jeune Dame aux longs cheveux dorés, Lady Godiva. Ici le rapport avec notre actualité devient très étonnant et comporte même des aspects franchement comiques. Car le sujet pour lequel  la belle et courageuse Lady Godiva s’oppose au comte son mari n’est autre que la fiscalité abusive de celui-ci à l’égard du bon peuple de son comté.  Et savez-vous comment s’appelle ce monsieur d’une trop grande cupidité : Léofric —presque trop beau pour être vrai ! Sa femme veut qu’il baisse les taux mais il y met une condition maligne : qu’elle se promène donc au clair de lune, nue et à cheval, à travers les rues, et alors il obtempérera.

Elle le prend au mot et se promène en effet sans rien d’autre que ses longs cheveux pour cachet sa nudité. Pour la remercier et épargner sa pudeur, les villageois ont décidé qu’ils ne la regarderaient pas —si ce n’est toutefois que le susnommé Tom cède à la tentation !  Quoi qu’il en soit, il y eut bel et bien baisse des impôts !

On s’émerveille d’un tel procédé pour arriver à ce  bienheureux résultat et l’on regrette que la nudité des femmes ne puisse plus servir à quelque noble cause que ce soit. Les Femen (originaire d’Ukraine) ont bien essayé récemment de montrer leurs seins mais on n’a jamais su, semble-t-il, ce qu’elles en espéraient et tout ce qu’on y a gagné est d’apprécier la grâce des guirlandes de fleurs dans leurs cheveux. Mieux que rien, dira-t-on, dommage que le Pape François, plutôt bon homme dans l’ensemble, ait décidé de bouder.

Cependant on se doute que Tom, le voyeur de Lady Godiva, n’a pas manqué de successeurs, même si tous n’ont pas bénéficié d’un aussi beau spectacle qu’une merveilleuse jeune femme à cheval sous la lune. Le voyeurisme permet de voir derrière les apparences, ce qui peut comporter des révélations excitantes, bouleversantes, en tout cas inattendues.

S’agissant de cinéma, la référence sur le voyeurisme est le célèbre film  de Hitchcock, Fenêtre sur cour (1955), en anglais Rear Window, où le mot rear veut dire arrière ou derrière : le personnage principal joué par James Steward est vraiment très émoustillé par ce que cette vision arrière lui permet de découvrir. D’autant qu’il ne peut être accusé d’indiscrétion volontaire : c’est à cause de l’accident où il s’est cassé une jambe qu’il se trouve réduit à l’impuissance … et au voyeurisme.

Cependant, ce que le  héros joué par James Stewart cherche dans le voyeurisme n’est nullement la satisfaction indirecte d’un désir sexuel, puisqu’il pourrait le faire très facilement en direct (il ne manque plus que son assentiment !) avec la plus belle femme du monde jouée par Grace Kelly qui vient lui rendre visite régulièrement, avec des sentiments ou des intentions non  dissimulées ! La plupart des gens qui ont vu  Fenêtre sur cour  s’accordent à reconnaître qu’ils ne connaissent aucune femme aussi élégante que Grace Kelly dans ce film et c’est d’ailleurs une des sources du comique assez piquant qui s’en dégage que l’absence d’intérêt du héros pour une beauté aussi somptueuse qui s’offre à lui.

Non, la seule chose qui l’intéresse est ce qu’il voit, devine, entend, imagine à partir de la “fenêtre arrière”, peut-être en vertu de ce même principe que les baisers volés sont meilleurs que les autres—et les découvertes fortuites plus intéressantes que celles qui se donnent à voir !  Entre toutes les manières de commenter ce film extrêmement drôle et fécond, on peut y voir l’éloge d’un certain voyeurisme, celui qui fait rêver et qui suscite l’imagination, pas celui qui est malveillant et destiné à nourrir le dénigrement.

Sur les mille et une manière de vivre l’amour, de le réaliser ou pas, il semble qu’on a déjà tout dit mais aussi qu’on n’a jamais rien dit, parce que chaque cas est différent et résiste à la généralisation. En matière d’amour, la sociologie est tout à fait importante, il faut savoir ce qu’elle nous apprend mais peut-être que le plus intéressant commence là où elle s’arrête, lorsqu’il n’est plus question de documentaire ni de documents. Ah ! si l’on pouvait à la fois rêver d’amour et payer moins d’impôt ! Une utopie, hélas… et il est bien rare que nos piètres TV nous consolent de devoir y renoncer!