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08/06/2018 12h:39 CET | Actualisé 13/06/2018 15h:21 CET

Vol au dessus d'une réserve de crocodiles

Le chef du gouvernement est responsable et justiciable de sa politique de non assistance à une jeunesse en danger.

FETHI BELAID via Getty Images

Le drame de Kerkennah est tombé à pic pour faire oublier le rififi dans la grande maison. Assurément, il y a comme un air de mutinerie chez les gagneuses qui appellent à s’affranchir de l’asservissement que leur a fait subir la mère maquerelle, des années durant, laquelle ne sait plus où donner de la tête pour juguler ce mouvement de rébellion et limiter les dégâts, se sentant abandonnée même par les plus fidèles et les plus dévouées.

Un fait marquant, celles qui ont auparavant réussi à prendre leur envol promettent de retourner au bercail et de réintégrer l’établissement si cette dernière cède les manettes. Difficile !

On a aussi entendu, des voix dissonantes s’élever dans leur cénacle, appelant à une réunion de leur congrégation pour élire les membres de leurs instances dirigeantes, démarche qui augure de l’abandon des règles quasi-totémiques et de pure loyauté qui régissaient les rapports dans cette formation depuis sa création, vers enfin, l’adoption d’autres plus démocratiques et plus modernes.

Ces gesticulations ne sont que de la petite bière servant à occuper et amuser le peuple des badauds !

On se morfond à attendre une relance, des réformes qui tardent à arriver, donc ce qui serait, à mon avis, utile au pays et qui permettrait de le faire sortir du marasme qui l’affecte, serait de transformer, comme au rugby, l’essai gagné aux municipales, à savoir dissoudre illico presto l’actuelle assemblée et convoquer des élections, qui dans cet élan des municipales et ces listes indépendantes foisonnantes, feraient émerger des élus indépendants modifiant le spectre actuel de l’assemblée, et qui seraient plus à même d’oser défendre et faire adopter des textes novateurs et courageux, initiateurs d’issues créatrices et de développement dans les régions !

Le mouvement de grève administrative des universitaires s’intensifie et s’enlise de jour en jour faisant craindre l’irréparable, conséquence de l’entêtement du ministre et son refus d’entamer des négociations sérieuses, campant dans sa position et acculant l’autre partie à se satisfaire des broutilles qu’il a déjà proposées.

En fait, la situation est plus pernicieusement complexe et nauséabonde, il y a fort à parier que le ministre subit la forte pression de la puissante centrale syndicale qui met un point d’honneur à laminer IJABA, le syndicat qu’elle qualifie de parallèle, initiateur de cette action.

Les délégués locaux de la fédération de l’enseignement supérieur (UGTT) pressent les collègues grévistes d’abandonner le mouvement et en même temps bousculent les doyens et directeurs, pour dresser la liste des radicalistes et des récalcitrants et les envoyer au ministère afin qu’on prenne les mesures répressives promises.

Le secrétaire général, le sieur Boujarra, dans la pure tradition des traîne-patins, a eu l’idée de génie d’appeler à la constitution de commissions pédagogiques chargées de proposer des sujets d’examens et de corriger les copies à la place des collègues grévistes.

Il a évidemment eu la bénédiction du ministre. Complètement surréaliste ! Du jamais vu ! Le seul avantage, est de tenir la confirmation éclatante althussérienne (Louis Althusser) du syndicat, cette superstructure, comme étant un appareil idéologique d’État !

Il faut dire que l’UGTT connait, à travers le bagou et la crânerie des dirigeants qui se sont succédées depuis 2011, une dérive déroutante.

Pénétrés par le concept du militantisme perpétuel et se voyant avec les destouriens, les dépositaires privilégiés et légaux de la mémoire de la lutte de libération nationale du joug de la colonisation dont ils veulent tirer profit, ils font de l’intérêt de la nation leur apanage ! Les syndicalistes actuels, survivants et reliquats de l’ère novembriste, en vrais professionnels animés d’un esprit de meute inapproprié et aux antipodes de celui de Hached, défendent mordicus, les glandouilleurs et les malfrats et se distinguent par des actions se situant à la frontière entre le militantisme musclé et le brigandage !

En fins calculateurs, ils font monnayer et fructifier leur rôle dans la précipitation de la chute de l’ancien régime ainsi que leur contribution décisive au dénouement de certaines crises sociales aiguës (CPG, El Kamour ...), pour outrepasser leur rôle ordinaire de régulateur et de partenaire social et s’ériger en décideurs sur l’échiquier politique !

Tout ou presque a été dit et ressassé concernant le drame de l’immigration clandestine de Kerkennah et il serait redondant de remettre une couche sur les circonstances non encore totalement élucidées. Cependant, passé la rage et la haine à l’annonce de la nouvelle, je me suis senti, je suppose comme plusieurs, anéanti, affreusement coupable de continuer à tenir à mon petit confort et totalement impuissant de ne pouvoir agir, infléchir !

Les règles de la bienséance veulent qu’ensuite, il faut s’enfermer dans un mutisme, le temps nécessaire pour le recueillement et le respect du deuil des familles ...

Mais, loin de toute réflexion profonde, je lis des analyses et des commentaires ahurissants du genre, ces jeunes sont responsables, connaissent les risques, il y a tellement d’opportunités de travail en Tunisie mais eux veulent s’enrichir sans travail et sans efforts, ils ont enfreint la loi ... et d’enchaîner par : le gouvernement applique la bonne politique, agit pour le mieux et n’est nullement responsable de ces pertes humaines.

Je pense qu’il est facile de faire ce genre d’analyse quand on a le fessier confortablement vautré dans de moelleux coussins, entrain de déguster des pâtisseries mielleuses et de siroter voluptueusement un thé vert aux pignons de pin sur la terrasse d’un café huppé !

Déjà, entendre et supporter ce genre de discours est pour moi, un motif valable pour que ces jeunes hardis et diplômés pour certains, déguerpissent dare-dare !

Ils ne fuient pas tant les difficultés économiques qui sont bien réelles que l’absence de perspectives, d’horizons clairs, une oisiveté tuante, l’ennui, le regard de mépris des autres, le sentiment d’inutilité et de rejet qu’ils doivent essuyer au quotidien, et ce ne sont là que des bribes de réponses à la question tant lancinante : pourquoi cherche t-on à fuir le pays malgré l’instauration d’une démocratie naissante ?

D’ailleurs, au niveau de la démarche et de la prise de risque absurde, il n’y a pour moi aucune différence entre eux et les jeunes palestiniens dans les territoires occupés qui foncent vers les frontières et les barbelés pour tomber sous les balles de l’ennemi !

La responsabilité de l’État ? Parlons-en ! Il est vrai que le chef du gouvernement n’était pas sur l’embarcadère au moment de l’embarquement de ces malheureux mais, il est responsable d’avoir laissé établir une zone dangereuse de non droit sur l’île avec le drapeau noir flottant, du système scolaire qu’on connait et ses maux, du système de santé générant des hôpitaux mouroirs, du laisser-aller dans les administrations publiques, de la saleté et du délabrement de l’environnement, de l’absence de sécurité dans les cités minées par les drogues et l’alcool, de la prolifération de la contrebande, de la démocratisation de la corruption et ... surtout responsable et justiciable de sa politique de non assistance à une jeunesse en danger !

Pour se donner bonne conscience, il a procédé dans une démarche classique d’intervention en aval, au limogeage de responsables sécuritaires ainsi que du ministre de l’Intérieur, tels des sacrifices sur un autel ou des fusibles qui doivent sauter, mais est ce suffisant pour lui, pour continuer à se regarder dans le miroir, le matin en se rasant sans ressentir une honte ? Je doute fort !

D’autre part, les responsables des petits partis formant le paysage politique sortent de leur hibernation pour marquer leur présence, s’entendre parler, compatir aux souffrances des familles et déverser comme des pleureuses professionnelles de chaudes larmes de crocodiles puis rivaliser en lancers de diatribes contre le gouvernement, mais sans apporter de propositions concrètes ou une contribution à la résolution du problème ...

En outre, je comprends au moins le message sans équivoque de ce gouvernement, quand il fait l’économie d’une annonce d’un deuil national et de mise en berne des drapeaux, car il sait pertinemment que les départs ne cesseront pas de sitôt et qu’il y aura encore de nombreuses autres victimes ! Cynisme ou réalisme ?

Pour finir, j’ai noté que l’ironie du hasard à voulu que le repêchage des corps a coïncidé avec l’inauguration par le président du parti islamiste d’un nouveau concept d’hôtel ! Les sceptiques n’y verront aucun lien et je le leur concède naturellement sauf que pour moi la juxtaposition des plans marquant les deux événements : l’hôtel synonyme de luxure et de lieu de perdition, désormais halal, dans un pays se découvrant de nouveaux repères, d’une part et d’autre part, des citoyens, antihéros réels d’une tragédie humaine, qui meurent en tentant de fuir ce même pays, est à la fois troublante et hautement symbolique !

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