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27/10/2018 20h:33 CET | Actualisé 27/10/2018 20h:33 CET

Voir mon père assassiner ma mère a changé ma vision des violences dans le couple

"Après sa mort, j’ai été submergée par la culpabilité".

Jasmin Merdan via Getty Images

Un samedi après-midi de 2013, après 26 ans de mariage, mon père a tué ma mère dans la petite ruelle à l’arrière de son magasin d’informatique, où nous habitions à l’époque. J’avais 18 ans, et cette journée est restée gravée dans ma mémoire.

Quelques minutes auparavant, il l’avait frappée, laissant une marque sombre sur le côté droit de son visage. Après cela, maman et moi avions décidé d’aller marcher pour prendre un peu le large. C’était souvent notre stratégie quand nous espérions nous soustraire à sa rage; pour échapper à son joug, même pour un temps, nous avions guère d’autres options.

Mon père nous a emboîté le pas, nous barrant la route une fois arrivés dehors. Il m’a poussée à retourner dans la boutique: “Je veux juste parler à ta mère”, répétait-il d’une voix douce. Après un moment de résistance, je me suis finalement éloignée de quelques mètres... pour le voir avec horreur dévoiler le pistolet caché derrière son dos. Maman n’a eu que le temps de crier son nom avant qu’il commence à lui cribler la poitrine de balles.

J’ai hurlé si fort que les échos de ma voix ont retenti dans toute la rue, faisant s’envoler les oiseaux des branches. Ma mère gisait dans une flaque de sang, et mon père a continué à tirer, ne s’arrêtant qu’après lui avoir mis sept balles dans le corps.

 

Après sa mort, j’ai été submergée par la culpabilité. Je m’en voulais d’abord de l’avoir abandonnée cet après-midi-là, quand ma présence entre eux deux était la seule chose qui aurait peut-être pu la sauver — ainsi que de ne pas avoir réalisé que mon père était capable d’un tel acte de violence, vu que son terrain de choix avait toujours été psychologique. Pendant nombre d’années, c’est bien cette révélation qui m’a le plus stupéfiée.

La première fois que j’ai vu mon père frapper ma mère, c’était en février 2009, alors que nous vivions à Fairfield, une banlieue californienne des classes moyennes. Il l’a appelée pour qu’elle le rejoigne au salon, où il regardait la télévision. Là, il lui a ordonné de s’asseoir par terre pour qu’il puisse lui parler de quelque chose; devant son refus, il s’est levé et l’a violemment secouée, lui compressant tellement la peau que pendant deux semaines, les marques noirâtres ou violacées de ses doigts continueraient à zébrer ses bras. Il ne l’a lâchée que pour empoigner la chaise en bois qui se trouvait derrière lui, la projetant vers elle. Elle n’a échappé à la collision qu’en se recroquevillant derrière une étagère.

Le lendemain, au réveil, je me suis efforcée de m’occuper en pliant mes vêtements et mettant de l’ordre dans ma chambre. Mon père m’a souri en passant devant ma porte. Voyant mon absence de réaction, il s’est planté sur le seuil, m’adressant toujours le même sourire jusqu’à ce que je me force à le lui rendre. Mais après les événements de la veille, mon regard sur lui avait changé à jamais. 

Saisissant mon journal, j’y ai épanché ma fureur: “J’aimerais tant me sentir protégée par mon père, au lieu d’aspirer à être protégée de lui.”

Saisissant mon journal, j’y ai épanché ma fureur: “J’aimerais tant me sentir protégée par mon père, au lieu d’aspirer à être protégée de lui.”

Si cette agression physique m’avait profondément choquée, les maltraitances psychologiques et émotionnelles de mon père ne m’étaient que trop familières. D’ailleurs, la phrase que je venais d’écrire était surmontée par une liste des petits faits qui avaient récemment provoqué son ire: pourquoi, dans la liste des numéros abrégés de ma mère, la première place revenait-elle à mon frère aîné plutôt qu’à lui? Pourquoi, un soir, ne lui avions-nous pas laissé la place du chef de famille qui trône en bout de table? Pourquoi le dîner n’était-il pas déjà prêt et servi à son retour du travail? Pourquoi ne lui ouvrions-nous pas la porte pour l’accueillir (alors même qu’il avait sa clé)?

Après ce premier épisode, sur les conseils d’une amie, maman déposa une main courante. Lorsque cela vint aux oreilles de mon père, il la menaça de la tuer si elle retournait jamais voir la police.

Rapidement, nos habitudes se mirent à changer. Tous les soirs, maman lui préparait soigneusement son assiette, conservée sous un film alimentaire; à son retour à 6h15, elle n’avait plus qu’à le servir. Dans l’espoir de l’apaiser, elle prépara plus souvent ses gâteaux préférés (panettone et pasta flora, une tarte grecque à la confiture). Souvent accompagnée par mon petit frère, j’attendais son arrivée devant la porte et me précipitais pour ouvrir avant même qu’il ait besoin de sonner. Je l’embrassais souvent et quand il me disait qu’il m’aimait, je devais répondre que moi aussi. Notre vie de famille prenait le visage d’un spectacle permanent.

Pendant plusieurs semaines, il n’a plus jamais porté la main sur notre mère; pour autant, il s’en prenait à elle d’autres manières, et ce très régulièrement. Sa tendance à vouloir contrôler sa vie se faisait de plus en plus prononcée. Ses sautes d’humeur étaient à la fois plus intenses et plus imprévisibles. Maman, extrêmement sociable de nature, se trouva forcée à l’isolement. Mon père ne cessait de lui chercher querelle, sur les sujets les plus triviaux. Dans une atmosphère pareille, mes trois frères et moi nous sentions constamment obligés de veiller sur elle et de tenter de la protéger. La situation empirant sans cesse, ces problèmes familiaux ont commencé à nuire à ma scolarité. En l’espace de quelques mois, moi l’élève modèle, je me retrouvai à voir chuter mes notes ou à m’endormir en cours.

En 2008, la récession nous frappa de plein fouet. L’année suivante, l’été qui précéda mon entrée au lycée, nous avons quitté notre jolie petite banlieue pour nous installer dans les locaux du magasin d’informatique que mon père tenait à Vallejo. Les garçons et lui dormaient dans la pièce principale sur des matelas, tandis que ma mère et moi partagions la réserve. Grâce à un frêle paravent de bois, nous cachions cet espace personnel au regard du public. En protestation silencieuse contre ce nouveau “mode de vie”, je passai les trois premiers mois à dormir assise au bureau de mon frère ou sur une chaise longue. Mon père nous affirma que nous ne passerions qu’un été ainsi. En fait, l’arrangement en dura cinq.

Dans de telles conditions, nous ne pouvions quasiment plus espérer profiter d’un peu de temps loin de lui. Il semblait avoir deux personnalités, passant de l’une à l’autre sous nos yeux en l’espace d’une seconde. Avec ses clients, il était patient, apparemment chaleureux, plein de sollicitude — le parfait contraire de l’homme que nous avions le plus souvent “chez nous”. Dans le cadre familial, ses mouvements d’humeur devenaient inquiétants: il était froid, impatient, intimidant, et apparemment impossible à satisfaire. Nous en venions à attendre avec impatience le passage d’un acheteur potentiel pour le distraire un instant: c’était notre seul bref moment de trêve.

Comment dire à quelqu’un qu’on a constamment peur pour sa mère si elle ne porte aucune marque des mauvais traitements subis? Comment expliquer l’angoisse que vous inspire une personne qui ne l’a somme toute agressée physiquement qu’à quelques reprises? Je ne saisissais pas alors que les coups ne sont qu’une méthode parmi d’autres pour arriver au but de l’agresseur: prendre le contrôle sur ses victimes. Mon père n’avait pas besoin de la frapper pour que j’aie peur pour elle, ou que je me mette à le craindre. S’il n’usait pas régulièrement de la force, c’était qu’il n’en avait pas besoin. Tous les types de relations abusives obéissent au même rapport de domination.

J’avais toujours considéré que cette soirée de 2009 où je le vis porter la main sur ma mère avait représenté le début de sa tyrannie. Ce n’est que cinq ans après le meurtre, lors d’une conversation avec ma meilleure amie, que j’ai réalisé que ses manifestations de violence directe avaient toujours été extrêmement rares: je peux les compter sur les doigts d’une main.

 

Ce n’est que cinq ans après le meurtre, lors d’une conversation avec ma meilleure amie, que j’ai réalisé que ses manifestations de violence directe avaient toujours été extrêmement rares: je peux les compter sur les doigts d’une main.

J’ai reconsidéré l’image qu’on se fait souvent des époux violents, capables d’aller jusqu’à tuer. On a tendance à penser que des situations aussi extrêmes se manifestent de façon évidente. Les gens croient que ces sévices se manifestent à chaque instant, que la moindre incartade est prétexte à laisser la victime sur le carreau. Mais souvent, bien trop souvent, c’est loin d’être aussi simple.

Ma conscience aiguë du danger de cette simple maltraitance psychologique n’a pas suffi à sauver ma mère. Je voulais à tout prix la pousser à le quitter, même sans avoir encore intégré que de tels abus aussi peuvent tout à fait s’avérer mortels. Les études montrent même que pour près d’un tiers des victimes de violences conjugales, le tout premier acte de brutalité est le meurtre ou la tentative de meurtre. L’emprise psychique, par sa subtilité, est particulièrement insidieuse.

Le jour de la mort de ma mère est gravé en moi, jusqu’au moindre détail. Je suis prisonnière de ce souvenir: l’arme cessant enfin de tirer, mon père s’éloignant tranquillement du corps. Je me suis demandé s’il avait arrêté faute de balles, ou s’il avait enfin satisfait sa pulsion. Je suis partie en courant, mais sans savoir où aller. Dans la rue, j’ai arrêté deux voitures. J’avais perdu toute capacité de parler. Une femme s’est efforcée de me calmer, puis la police est arrivée et m’a ramenée à la boutique. Une ambulance est venue chercher ma mère... et mon père. Ce soir-là, pendant ma déposition, on m’a expliqué qu’il avait menacé un agent de son arme et que ce dernier l’avait abattu. De ma vie, je n’ai jamais été aussi en colère qu’à cet instant, devant ces trois représentants de l’ordre. J’ai besoin qu’il soit en vie, ai-je pensé. Ma rage avait besoin de sa source, besoin de mon père.

Cette avalanche d’émotions inédites a été très difficile à gérer. J’avais l’impression d’être devenue une toute nouvelle personne. Quand on me demande comment j’ai réussi à m’en sortir, je réplique que bien souvent, justement, je ne m’en sortais pas. J’ai abandonné mes études, perdu mon travail; je me déplaçais sans cesse. J’ai essayé la thérapie, les antidépresseurs. Face à l’échec de toutes les options possibles, mon besoin de trouver un peu de paix est devenu franchement désespéré. J’ai cessé de manger: les jours passaient, mais je ne ressentais pas la faim. Même boire un peu d’eau me devint quasiment impossible. J’étais convaincue que la douleur avait sa vie propre, se nourrissait de mon deuil, qu’elle était bien plus forte que moi. J’ai essayé de négocier avec Dieu, le suppliant de me rendre ma mère. Tard le soir, je retournais dans la ruelle pour revivre son assassinat en esprit. Pendant des mois, j’ai passé mes nuits à sillonner la ville en voiture, jusqu’à l’aube. Totalement déconnectée de la réalité, j’avais l’impression qu’il me suffirait de la chercher avec assez d’acharnement pour la voir apparaître.

Suite à la mort de nos parents, mes frères et moi nous sommes éloignés, vivant chacun notre peine à notre manière — en solitaire. Jamais nous n’avons parlé de ce qui s’était passé.

Pendant ces quelques premières années, j’ai été très réticente à aborder le sujet. Il me semblait me trouver scrutée comme sous un microscope; dans mon esprit, cette expérience influencerait forcément les gens dans leur manière de m’aborder. La première personne à qui j’ai confié mon histoire l’a qualifiée de “crime passionnel”, s’efforçant de m’assurer que mon père n’avait tué ma mère que par amour. Une autre m’a demandé s’il était ivre au moment des faits. On m’interrogeait sur les détails de ce que j’avais vu ou sur d’autres points dont je ne savais absolument rien, comme le motif de son geste. Quelques-uns se sont demandé ce qu’elle avait pu faire pour le rendre aussi furieux — autant de réactions qui n’ont fait que me condamner au mutisme. 

J’étais convaincue que la douleur avait sa vie propre, se nourrissait de mon deuil, qu’elle était bien plus forte que moi. J’ai essayé de négocier avec Dieu, le suppliant de me rendre ma mère.

 Mais j’ai fini par réaliser que ce silence avait quelque chose de délétère. Je ne pouvais pas continuer à cacher mon vécu, surtout si je voulais pouvoir aider d’autres personnes soumises aux mêmes tourments, comme j’y aspirais désespérément.

Aujourd’hui, je suis bénévole dans deux refuges pour femmes battues de la baie de San Francisco; je mène aussi des actions de sensibilisation au niveau local. L’une de mes préoccupations premières est de faire comprendre aux gens que les violences psychologiques et physiques sont tout aussi dangereuses. J’ai pour espoir et pour but de représenter pour d’autres victimes l’interlocuteur dont ma famille et moi aurions tant eu besoin.

Ma mère m’a toujours inspirée et motivée à avancer, d’abord de son vivant, puis aujourd’hui. Mon deuil et son absence m’ont poussée à vouloir défendre les femmes comme elle, ou comme moi — du moins comme la personne que j’étais avant.

Elle a choisi de m’appeler Nour, un mot signifiant “lumière” en arabe, qui fait partie des 99 noms de Dieu. C’est encore un cadeau qu’elle m’a laissé, porteur d’un flambeau unique que je ne laisserai pas s’éteindre. Je l’aime, et elle me manque. À présent, tout cet amour qu’elle m’a donné est devenu ma force.

Ce blog, publié à l’origine sur le HuffPost américain, a été traduit par Guillemette Allard-Bares pour Fast For Word.