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07/04/2018 12h:35 CET | Actualisé 07/04/2018 12h:35 CET

Vive le foot

ullstein bild via Getty Images

Littérature et football sont des mots qui vont très bien ensemble, on en a encore la preuve en lisant le très récent livre d’Abdelkader Djemaï intitulé : Le jour où Pelé (2018), où le nom propre du moins n’a pas besoin d’être expliqué davantage !

Cependant tout le monde n’ayant pas autant de mémoire que l’auteur de ce récit, précisons que l’événement auquel son titre fait allusion s’est passé à Oran le 17 juin 1965 (Pelé avait alors vingt-cinq ans)  et qu’il s’agit d’un match entre la célèbre équipe brésilienne et l’équipe nationale algérienne. Sans doute est-ce un peu cruel mais on doit à la vérité  de rappeler que les Brésiliens l’ont emporté, comme il était facile de le prévoir —et ce alors même que la participation active de Pelé au match fut des plus réduites. 

 Le paradoxe est que le jeune Noureddine alias Abdelkader, par les yeux duquel les événements sont vus, n’en est  pas moins porté  pendant les trois journées mémorables qui nous sont contées par un enthousiasme incessant qui le fait vivre  dans un état second comme aurait dit le célèbre Docteur Charcot!

Le livre de Djemaï est donc un récit d’adolescence  et d’entrée dans la vie, celles de son double Noureddine alors âgé comme lui-même de dix-sept ans. Tant il est vrai que pour opérer le passage d’un âge à l’autre, un événement de cette envergure peut jouer un rôle déterminant.

Mais la belle trouvaille de l’écrivain consiste à coupler ce match et les émotions qui s’ensuivent pour Noureddine  avec un fait d’un tout autre ordre, purement politique celui-là puisqu’il s’agit du coup d’Etat qui deux jours plus tard permet au colonel Boumediène de renverser le président Ben Bella pour se substituer à lui. Et ceci se passait le 19 juin 1965,  comme les historiens peuvent le rappeler aux plus jeunes pour qui ces faits sont à peu près aussi préhistoriques que leurs ancêtres les Capsiens !

Naturellement des deux événements qui s’entrecroisent pour donner sa trame au livre de Djemaï, personne ne prétendra que l’un est la cause de l’autre ni même qu’ils ont le moindre rapport objectif entre eux (même si le match d’Oran s’est passé en présence du Président Ben Bella !) 

Et pourtant, il  y a une suggestion intéressante dans le fait de les rapprocher. Car s’il y a entre eux un lien, ce serait en ce sens qu’on peut voir dans ces quelques jours de juin 1965 la fin d’une première étape dans l’histoire de l’Algérie indépendante, étape relativement brève  puisqu’elle n’a duré que trois années,  mais étape exceptionnelle et inoubliable du fait qu’elle suit immédiatement l’indépendance et qu’elle en est la concrétisation immédiate, porteuse de tout ce que ce mot avait pu signifier lorsque l’événement était attendu avec une incroyable ferveur.

Etape donc qui se caractérise par les plus grandes espérances, au-delà même du réalisme et de la vraisemblance. Comme on l’a proclamé plus tard et ailleurs en Mai 68, la devise aurait pu être: “Soyez réaliste, demandez l’impossible” —dont on dit que c’est une citation d’Ernesto Che Guevara, manière de revenir à “l’Algérie de Ben Bella”.

De même que ce moment est pour le jeune Noureddine celui de son entrée dans la vie, de même il est pour l’Algérie tout entière celui de son entrée dans “l’âge de raison”, dont la définition est qu’il  privilégie le raisonnement plutôt que les émotions et  la réflexion à long terme plutôt que les  impulsions du moment.

Quoi qu’il en soit, le rôle des artistes, qui font en cela œuvre de créateurs, est de saisir ces moments clefs qui transcendent l’histoire et en expriment la profonde signification. Pour ce qui est du rapport entre la signification d’un moment de l’histoire et un événement sportif tel qu’un match (un grand match, forcément), beaucoup penseront à ce qui s’est produit trente ans après “le jour où Pelé”, dans l’histoire de l’Afrique du Sud devenue elle aussi indépendante en ce sens qu’elle s’était libérée de l’apartheid.

Cependant il restait encore à réunifier Noirs et Blancs pour former ce qu’on appelle là-bas la nation “arc en ciel” et c’est cela que le très grand, l’admirable Nelson Mandela a réussi à signifier à l’occasion d’un match auquel personne ne peut penser sans émotion (même ceux qui ne connaissent rien au rugby !) 

De ce 24 juin 1995, restent en effet des images bouleversantes de celui qu’on appelait Madiba du nom de son clan tribal et en signe de respect, au moment où il descendit dans le stade à l’Ellis Park de Johannesburg pour la finale de la Coupe du monde, adoptant aux yeux de tous et au bénéfice de la nation tout entière le rugby qui avait été longtemps  le symbole de l’Afrique du Sud blanche et ségrégationniste. Clint Eastwood en montre toute la force dans son film Invictus (2009), où c’est le grand acteur Morgan Freeman qui joue le rôle de Nelson Mandela, à la demande expresse de celui-ci.  

On s’interroge parfois  sur la capacité de certains grands matchs à fédérer un immense public. C’est probablement parce qu’en plus du plaisir  du jeu et de ses aléas, ils sont porteurs d’une signification symbolique (souvent politique) aussi bien à un niveau inconscient que conscient. Et la portée en est décuplée pour chacun du fait qu’il s’agit de participation  à un événement collectif.

Dans le prolongement du petit livre suggestif d’Abdelkader Djemaï , on peut aller loin dans les suppositions, peut-être tout  à fait fausses et tout à fait folles mais qui permettraient d’expliquer pourquoi ce match qu’ils ont perdu n’en est pas moins resté cher pour les Algériens. Ce serait parce qu’il affirme une solidarité algérienne quoi qu’il en soit, au moment où dans le monde politique, c’est au contraire de division qu’il s’agit. Au niveau national le football rend les peuples solidaires, au moment même où sur le plan politique, ils sont en train de se déchirer.

Le jour ou Pele